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Les Romains
(Grecs)
Rumlar (Grekler)
Pour
bien comprendre l’identité « grecque » de Turquie, de nos jours, il faut
écarter d’emblée toutes les références à la Grèce antique et à sa
civilisation qui ont disparus dès l’invasion romaine de cette partie du
monde civilisé.
Les premiers siècles de l’occupation romaine de la Grèce et de l’Asie
Mineure ne laissa pas de grandes traces, mais dès l’an 351, Constantin le
Grand déplaça la capitale de l’empire sur le site de l’antique Byzance,
qu’il reconstruisit complètement. C’est ainsi que l’Europe orientale devint
le centre du monde civilisé.
L’Empire romain devait se scinder par la suite. L’Empire d’Occident avait
l’ancienne Rome pour capitale, tandis que l’Empire d’Orient, conservait
Constantinople. La partie occidentale ne devait pas survivre longtemps à
cette partition et les barbares (Francs, Goths, Lombards, Normands)
profitèrent de la faiblesse des Occidentaux, pour envahir tout le territoire
et pénétrer dans Rome en 476.
L’Empire romain se limitait donc à sa partie orientale, comprenant les
territoires du sud des Balkans, l’Italie du Sud et la Sicile, le nord de
l’Afrique jusqu’en Tripolitaine, le Proche Orient avec la Syrie et la
Mésopotamie. Malgré les guerres de succession, les coups d’Etat, les
tentatives d’invasions barbares ou latines, l’Empire romain subsista
jusqu’en 1453, date à laquelle les Ottomans mirent un terme à l’empire
millénaire.
Quand Constantin déplaça la capitale de l’empire, il déporta aussi une
partie de la population de Rome. La langue latine dominait dans
l’administration, à la cour et dans la bourgeoisie, tandis que le grec était
parlé par la majorité de la population de la ville, des provinces des
Balkans et d’Asie Mineure. La capitale portait le nom de Nouvelle-Rome.
Au fil des siècles, la langue latine devait disparaître au profit du grec et
le nom-même de la capitale portait désormais le nom de son fondateur :
Constantinople. L’empire était multiethnique, tout comme la capitale, mais
la langue grecque resta la seule langue administrative comprise par la
quasi-totalité de la population.
L’Empire ottoman se forma à la fin du XIIIe siècle, à partir de Bithynie. Il
se développa rapidement en annexant de vastes territoires en Thrace et dans
les Balkans qui étaient jusqu’à là sous la domination des Romains, des
Latins, des Slaves ou de tribus turques sédentarisées, comme les Bulgares.
Dès la fin du XIVe siècle, les Ottomans occupaient également la plus grande
partie de l’Asie Mineure. Leurs territoires cernaient celui des Romains
(Byzantins), qui ne formaient plus qu’une minuscule étendue autour de
Constantinople et deux provinces détachées, l’une sur la mer Noire, l’autre
en Achaïe.
Venant des Balkans (Edirne), le sultan Mehmet II, s’empara de la capitale de
l’Empire romain le 29 mai 1453. Dès 1456, Constantinople devint la capitale
du puissant Empire ottoman.
Malgré la pénétration de peuples barbares (Bulgares, Petchenègues, Slaves,
Normands, Gagaouzes, Catalans, Goths, Karamanides, Seldjoukides, etc.), les
populations de l’empire n’avaient pas radicalement changé et la langue
grecque était encore largement répandue aux côtés du slavon et surtout du
turc. L’islam avait fait son apparition à la fin du XIe siècle, mais c’était
encore le christianisme qui était le plus répandu dans les territoires de
l’Empire ottoman et cela, jusqu’à la Conquête des pays arabes et de
l’Afrique du Nord, au XVIIe siècle. Multiethnique et multi-religieux, furent
donc les deux principales caractéristiques de l’empire, dès sa création et
jusqu’à sa fin en 1923.
Pour administrer cette population cosmopolite, le sultan Mehmet II donna des
statuts aux quatre principales nations (millet) de son empire. Ces
statuts, qui n’avaient que des bases religieuses, prévoyaient une large
autonomie dans l’administration des communautés. Les musulmans tombaient
directement sous l’autorité du sultan, lui-même reconnu par le müftü
(autorité religieuse), qui avait aussi la possibilité de destituer le sultan
en place. Les orthodoxes avaient pour chef et responsable de la communauté,
le patriarche qui siégeait à Constantinople (Phanar / Fener). Les grégoriens
tombaient sous l’autorité de leur propre patriarcat, établit d’abord dans le
quartier de Samatya, puis à Kumkapi. Enfin, tous les Juifs étaient sous
l’autorité du Grand Rabbinat ottoman, qui siégeait dans le quartier de Balat.
Chaque communauté conservait ses institutions et sa langue particulière : le
turc-ottoman pour les musulmans, le grec pour les orthodoxes, l’arménien
pour les grégoriens, le judéo-espagnol pour les juifs, dès 1492. Plus tard,
d’autres « nations » furent reconnues par l’Etat ottoman.
Le système ottoman des « nations », permit aux Romains de conserver la
langue grecque et la religion chrétienne orthodoxe. On peut affirmer
aujourd’hui que, sans ce système particulier, la langue grecque aurait
disparue au même titre que le latin.
Dès le début du XIXe siècle, un mouvement d’indépendance soutenu et
encouragé par plusieurs pays d’Europe occidentale et la Russie, se manifesta
chez les orthodoxes. Ce mouvement prit naissance à Constantinople même et à
Odessa, dans les milieux bourgeois, puis il se déclara également dans des
régions à majorité orthodoxe de l’Ouest (Péloponnèse, Ionie). En 1829-30,
l’empire reconnu l’indépendance du Péloponnèse, qui devint le Royaume de
Grèce, conduit par un souverain allemand.
Toujours soutenu par la Russie et plusieurs Etats d’Occident pressés à se
partager les Balkans, ce petit royaume entra plusieurs fois en guerre contre
l’Empire ottoman qui, sous la menaces des puissances étrangères abandonna de
vastes territoires entre 1876 et 1912 (Thessalie, Epire du Sud, Macédoine,
Thrace occidentale et la Crète). Cependant, la dernière offensive grecque
contre l’empire entraîna une catastrophe pour les populations locales. En
effet, après la défaite ottomane dans le conflit de 14-18, les armées
impérialistes (Angleterre, France, Italie) occupaient tout le territoire
ottoman, en vue d’un partage. C’était sans compter le mouvement républicain
de Mustafa Kemal Atatürk, qui réussit à débarrasser l’Asie Mineure des
occupants.
La Grèce, avec l’aval de la Grande-Bretagne, avait annexé la Thrace
orientale jusqu’à Silivri (à 40 km de la capitale), mais surtout la ville de
Smyrne (Izmir) et les provinces voisines. Encouragée par les populations
orthodoxes de la région, l’armée grecque s’attaqua au reste de l’Asie
Mineure et alla se heurter à l’armée révolutionnaire turque, au centre de
l’Anatolie. La défaite fut une catastrophe pour les Grecs, qui se replièrent
précipitamment sur Smyrne, avant de s’embarquer pour leur pays, laissant sur
place les Ottomans orthodoxes, qui les avaient pourtant soutenus. La Grèce
signa la capitulation en 1922.
En 1923, la Grèce et la République turque signèrent le Traité de Lausanne,
qui délimitait les frontières du nouvel Etat turc et qui prévoyait un
échange de population. Les Grecs de confession musulmane furent obligés de
quitter la Grèce, tandis que les Ottomans orthodoxes d’Anatolie et de
Thrace, durent s’exiler en Grèce. Le Traité de Lausanne prévoyait cependant
une exception pour les orthodoxes des îles de Ténédos et d’Imbros et de la
ville de Constantinople. De même, les musulmans de Thrace occidentale, ne
furent pas obligés de quitter leurs villages. L’échange de population entre
les deux pays, effectué uniquement sur des bases religieuses et non
ethniques, entraîna le déplacement dans les deux sens, de plus de deux
millions de personnes. Au même moment, des millions de musulmans du Caucase
et des Balkans, se réfugièrent dans la nouvelle République turque afin
d’échapper aux pogroms.
Depuis 1923, les orthodoxes de nationalité turque, bénéficient d’un statut
particulier leur permettant de conserver leur particularité culturelle, leur
langue, leurs écoles, leur institution religieuse (patriarcat). Ce statut
reconnu par le Traité de Lausanne, est basé sur le système ottoman des
« nations ». La « nation » (millet) orthodoxe, porte le nom de
« nation romaine ». Tous les orthodoxes fidèles au patriarcat de la
Nouvelle-Rome, sont considérés comme Romains par l’Etat turc, quelles que
soient leurs origines ethniques. La langue grecque, est la seule reconnue
par l’Etat turc, pour les Romains.
Les Romains ne sont plus nombreux en Turquie. A la suite de l’affaire
chypriote (1955 – 1964 –1974), la majorité des Romains d’Istanbul et des
îles égéennes turques, a été contrainte de quitter la Turquie. Aujourd’hui,
quelques milliers de Romains hellénophones résident à Istanbul, mais ils ne
sont pas les seuls orthodoxes de la ville, car il y a aussi des Bulgares
(autre patriarcat), des Slaves et surtout des Arabes orthodoxes de la
province d’Antioche. Les fidèles des autres patriarcats orientaux
(Jérusalem, Antioche, Alexandrie) et ceux des Eglises d’Orient ou
d’Occident, ne sont pas considérés comme Romains. |