En 1853, l'esprit d'initiative régnant dans les nouveaux États
d'Amérique du Nord s'était emparé d'un jeune homme de 22 ans, troisième d'une famille
de dix enfants: George Mortimer Pullman. L'inconfort d'un voyage nocturne sur les 60 km
reliant les villes de Buffalo et Westfield, l'incita à créer les premiers wagons-lits.
Ces voitures impressionnèrent un autre jeune, le Belge Nagelmackers, qui les introduira
en Europe. Soutenu par son souverain, le roi des Belges Léopold Ier, Nagelmackers
procéda, en 1872, à l'essai de ces engins entre Paris et Vienne, sur la ligne qui sera
celle de l'Orient
Express.
Le 17 mai 1873, Nagelmackers accomplit un nouveau pas vers la
création des premières lignes continentales européennes et même transcontinentales,
puisque dans les années 1930, le Simplon-Orient-Express / Taurus-Express revendiquera la
liaison entre trois continents grâce à ses têtes de ligne égyptienne (Le Caire) et
irakienne (Bagdad). Le succès immédiat le poussa à créer, le 4 décembre 1876, avec le
financier américain Mann, la Compagnie internationale des Wagons-lits. Pour l'itinéraire
de la première ligne de l'Orient Express par le sud de l'Allemagne, Nagelmackers négocia
donc des concessions avec des compagnies d'Alsace-Loraine, du grand-duché de Bade, des
royaumes de Wurtemberg, de Bavière, de l'Empire austro-hongrois et du royaume de
Roumanie. L'accord signé le 17 mai 1883 donna naissance au "Train Express
d'Orient". L'inauguration officielle eut lieu à Paris le 4 octobre de la même
année.
A l'époque, le réseau ferroviaire dans les Balkans ne permettait
pas encore de gagner Constantinople. Le voyage était interrompu à la frontière entre la
Roumanie et la Bulgarie. Après la traversée du Danube en bac à vapeur, un train
assurait le parcours jusqu'au port de Varna sur la mer Noire; Constantinople était alors
ralliée par bateau.
Le premier juin 1889, la ligne Belgrade-Niş (bifurcation des voies
reliants la Grèce et la Bulgarie) fut raccordée à celle déjà existante entre
Philippopoli (l'actuelle Plovdiv) et Constantinople via Sofia.

Le tunnel du Simplon en Suisse |
En 1906, le percement du tunnel du Simplon, en Suisse,
offrait un nouveau parcours, 60 km plus court que celui passant par l'Allemagne. Le 19
mai, le président de la Confédération Helvétique, Forrer, et le roi d'Italie, Victor
Emmanuel III, inaugurèrent le premier tunnel du Simplon et les festivités continuèrent
à Milan. Après huit ans de travail, les 20 km étaient mis en service.
|
Désormais, Lausanne ne se situait plus seulement à la croisée
d'un axe continental reliant le Portugal à la Scandinavie et d'une voie terminant en cul
de sac au fond du Valais: elle était désenclavée et devenait un important carrefour
ferroviaire international.
Le nouvel axe ne tarda pas à éveiller les convoitises et les
disputes internationales en faisant ombrage à celui existant. Un mois après
l'inauguration, une conférence internationale fut réunie à Brème, lors de laquelle, le
directeur général de la compagnie Paris-Lyon-Marseille (PLM) se heurta à une forte
opposition des représentants de l'Allemagne et des pays de l'Empire austro-hongrois.
L'Italie qui occupait souvent une position inconfortable au sein de la Triple Alliance
(qui la liait à l'Allemagne et à l'Autriche) n'hésita pas à exprimer un certain
penchant pour la nouvelle ligne qui desservait quelques unes de ses plus importantes
régions. À la fin des débats, il fut concédé aux adeptes de la ligne du sud de
l'Europe un "Simplon Express" desservant Londres-Calais-Paris-Lausanne et Milan.
Après l'interruption durant la première guerre mondiale, le
service fut repris à la suite de la Conférence de paix réunie à Paris, le 18 janvier
1919. Une commission des représentants des pays alliés adopta alors un itinéraire
évitant les pays germaniques. Le nouveau "Simplon-Orient-Express" suivrait le
parcours: Londres - Calais (ou Boulogne) - Paris - Vallorbe - Lausanne - Simplon - Milan -
Venise - Trieste - Zagreb. À partir de Vinkovci (près de Belgrade) il aura deux
branches:
Bucarest-Constanza-Odessa
Belgrade-Constantinople-Athènes
A Milan, le Simplon-Orient-Express avait une correspondance avec le
Bordeaux-Milan passant par Lyon, le Mont Cenis et Turin (ligne du 45e parallèle). Par
manque de rentabilité, cette ligne fut supprimée en 1925.
Le repliement de la Turquie sur l'Anatolie, avec sa nouvelle
capitale Ankara, ainsi que l'attribution par la SDN du mandat de la Syrie et du grand
Liban à la France, et de celui de la Mésopotamie et de la Palestine à l'Angleterre,
augmenta l'intérêt de la liaison entre l'Europe et le Proche Orient.
En 1925, une réunion des délégués des administrations
ferroviaires du "Simplon-Orient-Express" se réunit à Baden-Baden afin
d'aborder le problème de l'extension des services au delà du Bosphore. À cette
rencontre participèrent également les représentants du réseau turc Anatolie-Bagdad et
de la Société française de la ligne Bozanti-Alep-Nissibine.
A cette occasion il fut décidé la création de nouvelles lignes
complémentaires à celles du Simplon- Orient-Express, ainsi que la jonction entre Tripoli
(Liban) et le Caire. On aborda même la question d'un tunnel sous le Bosphore. Au delà
dIstamboul, le Taurus-Express, inauguré le 15 février 1930, traversait l'Anatolie
et disposait depuis Alep de deux ramifications: l'une en direction de Damas, l'autre vers
Bagdad. Enfin, certains projets envisageaient même des lignes jusqu'au golfe Persique et
l'Inde. Après la 2ème guerre mondiale, l'essor de l'aviation mis fin à ces rêves.
La traversée du Jura par
Les Verrières
Le succès des prestigieux convois vers l'Orient ne devrait pas
occulter les efforts entrepris dès le milieu du XIXe siècle pour réaliser la liaison
Paris-Lausanne et les difficultés rencontrées.
En France, l'étude d'une ligne entre Dijon et Belfort, par Dole et
Besançon, fut déjà autorisée par une loi votée en 1846. Le principe d'un
embranchement vers la Suisse éveilla des lueurs d'espoir en 1852 quand le Ministre des
Travaux Publics, à l'instigation de Napoléon III, fut autorisé à octroyer une
concession pour un tronçon de 32 km desservant les Salines d'Arc à proximité de la
célèbre cité que Ledoux érigea pour le roi de France (Arc-et-Senans).
La ligne ouverte le 25 juin 1855 fut cédée l'année suivante, par
la société des Salines alors propriétaire, à la compagnie "Paris-Lyon" qui
possédait déjà "Dijon-Belfort". La puissante compagnie avait des visées sur
des ramifications allant jusqu'à Pontarlier et Neuchâtel, ce qui déclencha une
réaction des édiles de Besançon qui voyaient leur ville exclue du réseau. Ils
bénéficiaient toutefois de l'appui de représentants de la compagnie de l'Est,
permettant ainsi de concurrencer le Paris-Lyon.
Deux lignes étaient donc en concurrence: celle soutenue par
"le Paris-Lyon" vers Dole, Salins, Pontarlier et Neuchâtel et celle proposée
par la compagnie de l'Est desservant Besançon, La Chaux-de-Fond et Bienne. Après moultes
démarches, le Conseil Général des Ponts et Chaussées examina la dernière en 1856.
Mais le destin des lignes se jouait dans les coulisses de la finance: en rachetant les
concessions des banques Pereire et Crédit Mobilier, principaux promoteurs de la ligne de
Belfort, la Banque Bartholony-Rotschild-Talabot, qui soutenait la société Paris-Lyon,
diminuait les chances au tronçon reliant Besançon et Belfort.
La banque Pereire, déjà propriétaire de la compagnie ferroviaire
"Ouest-Suisse" obtint (en guise de consolation et avec l'intention non avouée
de retarder les travaux) une concession pour une liaison entre Pontarlier et Vallorbe en
passant par le col de Jougne.
Le 10 mai 1857 la voie ferrée depuis Dijon atteignait
Salins-les-Bains et était exploitée par la compagnie "Paris-Lyon" qui depuis
le 11 avril 1857 était devenue "Paris-Lyon-Méditerranée" (PLM). Le 1er août
1860, une loi sanctionnait la concession au PLM pour la ligne Dole, Pontarlier et Les
Verrières où la ligne suisse avait déjà franchit la frontière en 1859.
Lors de la poursuite de travaux vers les hauts plateaux du Jura, les
difficultés dans la cuvette de Salins obligèrent les ingénieurs du PLM à chercher un
itinéraire plus favorable et avec une pente inférieure à 30 mm/m. Le tracé dut être
revu et 9 km avant Salins, le parcours fut définitivement détourné de cette ville.
À noter que dans le canton de Neuchâtel, une dispute entre les
partisans du franchissement de la frontière, soit au col des Roches (Le Locle) soit aux
Verrières alla jusqu'à la dissolution du Conseil d'État en 1853.
À la fin ce fut le projet des Verrières, défendu par le
conseiller National Lambelet, originaire de cette localité, qui fut adopté. Du côté
français, la ligne jusqu'à Pontarlier fut enfin inaugurée le 15 novembre 1862.
Quelques années après, vers la fin 1871, les armées de Bourbaki
en déroute, franchissaient la frontière à ce passage franco-suisse.
La percée du
Mont-dOr
Mais en Suisse d'autres destinations attendaient. En Valais, le
Français Lavalette, avait déjà obtenu une concession pour une liaison entre le Bouveret
et l'Italie. La ligne ferroviaire atteignit Sion le 5 mai 1860, au moment où le percement
du Simplon avait été enfin approuvé par les intéressés. Genève, la Savoie et Vaud
revendiquèrent alors des lignes d'accès au Simplon.
Le canton de Vaud passa à l'attaque en allouant, en 1856, une
importante subvention à la Compagnie de l'Ouest-Suisse (voir "Le
transjuralpin") pour réaliser une ligne entre Vallorbe et le Valais et un an plus
tard il portait l'offensive sur le front français en proposant au PLM l'indispensable
raccordement entre Pontarlier et Vallorbe. Sous l'impulsion de Napoléon III, une
convention fut signée le 11 juin 1857. Après différentes vicissitudes le tronçon
suisse fut réalisé par l'entrepreneur Alazar, entre 1870 et 1876. Sur France, la rampe
de Vallorbe à Jougne fut enfin construite avec une inclinaison moyenne de 23 mm/m. Dans
le secteur suisse, afin de ne pas dépasser une pente de 20 mm/m, on réalisa la boucle de
plus de 10 km près d'Arnex. Lors de l'inauguration du tronçon Daillens-Vallorbe, les
Conseillers Fédéraux Schenk et Cérésole se félicitèrent de la réalisation de ce
maillon important de la ligne Paris-Milan vers l'Orient.
Après l'ouverture du tunnel du Simplon, divers itinéraires des
voie d'accès étaient revendiqués: l'un atteignant Genève par un tunnel sous la
Faucille, un autre de Dijon à Lausanne, mais avec le raccourci entre Frasne et Vallorbe,
par un tunnel sous le Mont d'Or, enfin, un passant par la rive gauche du Léman et reliant
Bellegarde à St. Gingolph.
Le détour par Pontarlier était manifestement un non sens, alors
qu'un parcours direct plus court entre Vallorbe et Frasne permettait d'éviter un tracé
sinueux avec des pentes très fortes (jusqu'à 25 mm/m).
Malgré l'opposition de certains départements français, les
compagnies ferroviaires intéressées, PLM et JS (Jura-Simplon), ainsi que la
Confédération Suisse, étaient favorables à la solution la moins onéreuse: celle du
Mont d'Or. En 1907, le Conseil d'État du canton de Vaud prit, envers le PLM, sous
réserve, l'engagement de participer aux frais de la construction de la ligne du Mont d'Or
avec une subvention de 2 millions de francs suisses.
Pendant ces longues tergiversations, d'autres lignes en gestation
commençaient à porter ombrage à la voie du Mont-d'Or, et notamment celle du Lötschberg
(qui depuis Berne aurait pu relier facilement le Simplon) et le tunnel sous le Jura du
Grenchenberg (Rochers de Granges) -financé par la France- qui depuis Belfort ou Bâle,
permettait de faciliter encore davantage l'accès à l'axe Lötschberg-Simplon.
Le 18 juin 1909, une convention de 21 articles fut enfin signée
entre la France et la Suisse. Elle proposait, entre autre: que la France assure la
rectification du tronçon Frasne-Vallorbe, une liaison directe entre Genève et Vallorbe
par un raccourci entre Morges et Bussigny afin d'éviter l'arrêt de Lausanne, la
participation française à la réalisation de la ligne du Grenchenberg, le raccordement
de Genève-Cornavin à Genève-Eaux-Vives.
Le lot du Mont d'Or fut adjugé à la société des Grands Travaux
de Marseille. Les travaux se terminèrent en avril 1915, en pleine période de guerre,
avec des ouvriers en grande partie de nationalité italienne.
Enfin, la ligne de Jougne entre Pontarlier et Vallorbe, devenue
inopérante, fut définitivement fermée au trafic voyageurs le 18 avril1939.
La pénurie de charbon en Suisse stimula l'électrification des
lignes.Ce fut le cas pour le tronçon Daillens-Vallorbe en 1925. Le Simplon-Orient-Express
fut ainsi tracté de Vallorbe à Domodossola par des locomotives électriques. Avec
l'arrivée de ces machines lourdes, il devint nécessaire de remplacer le vieux tablier
métallique du viaduc du Day près de Vallorbe par un viaduc en pierre réalisé entre
1923 et 1924.
M. Moruzzi, juillet 1998. École d'Ingénieurs de Genève