"Elle s'appelait Euphémia David, expliqua Naksh-i-dil
à l'Eunuque noir et à la Kiaya étonnés. C'était l'Obeah la plus connue de la
Martinique. C'est elle qui m'a prédit mon destin. Elle détenait le secret de la vie, de
la médecine, des poisons, des remèdes contre le mauvais oeil. Elle savait lire le futur,
le passé et le présent. Tous la craignaient, les Noirs comme les Blancs. Tuer un homme
blanc était aussi facile pour elle que de briser un fétu de paille... avec sa
magie noire..." (...)
Il était midi, ce jour de décembre 1776. La forteresse de pierre juchée sur un
promontoire regardait la mer enfermée entre deux digues escarpées, ce qui la faisait
ressembler davantage à un repère de pirates qu'à une demeure coloniale. Sur l'île de
la Martinique, le luxe était rudimentaire, rare et importé. (...) Cette fête était
donnée à l'occasion du baptême du nouveau-né d'une Grande Blanche. Tout le monde
s'était assemblé autour du négrier français, le capitaine Marcel Dumas, qui venait
d'arriver de Nantes avec sept cent trente nègres de premier choix. (...)
A la tombée de la nuit, alors que le bal battait son plein, je me suis éclipsée avec
deux autres filles et mon esclave Angélique. En suivant la plage, nous sommes allées
jusqu'à la hutte d'une célèbre Obeah, Euphémia David. De nous trois, une seule,
Joséphine, croyait en la magie noire. Nous avions si peur que nous tenions d'une main
notre chapeau de paille et de l'autre, la jupe blanche de celle qui nous précédait.
L'Ikbal sourit. Cela lui faisait plaisir de raconter tout cela à Hitabetullah. Toutes
ensemble nous formions un animal à six pattes, qui caracolait sur le chemin. La fille en
tête tenait un bouquet de lis qui faisait penser à la crinière empanachée d'un poney
au trot. Nous devions l'offrir à la sorcière.
Euphémia David était la fille mulâtre de John David, un aventurier irlandais. Elle
appartenait à la grande et toute-puissante Mme Marie-Euphémia Désirée Tascher de la
Pagerie Renaudin, et elle vivait à la plantation Le Robert, car en Martinique, toutes les
plantations dignes de ce nom possédaient une Obeah. Africains, Créoles et mulâtres la
révéraient, la consultaient et la craignaient. Nous sommes arrivées au moment où
Euphémia s'y attendait le moins. C'était jour de repos à la plantation, et les esclaves
s'étaient réunis. Nous avions très peur de rencontrer la Quimboiseuse, la magicienne,
l'Obeah. C'était un personnage si redouté que lorsqu'un jeune esclave méritait quelques
coups de fouet, on le menaçait de l'envoyer à Euphémia. Nous l'avons trouvée dans sa
hutte, entourée d'une foule sombre et silencieuse. Un murmure surpris nous a accueillies
quand nous avons poussé le rideau de palmes tressées. Puis ça a été le silence total.
Nous avons regardé ce cercle de visages noirs, imaginant qu'une tempête allait surgir de
la tête de la sorcière, ou que des centaines de serpents siffleraient à ses pieds, mais
tout à fait prosaïquement, l'Obeah nous a dit : "Vous voyez, mes enfants, je
n'exhale ni vapeurs étranges, ni fumées, ni flammes, ni volutes sulfureuses. Non, jolies
Créoles, ne regrettez pas de m'avoir fait l'honneur de me rendre visite."
Puis l'Obeah s'est tournée vers l'est et a fait le signe de la croix. Ce n'était pas la
croix des chrétiens, mais une croix aux bras égaux qui montraient les quatre points
cardinaux. Et elle a dit en levant les bras : "Protégez- moi du mal venant de
l'est." Elle s'est ensuite tournée vers le nord, le sud et l'ouest en disant :
"Protégez- moi du mal venant du nord. Protégez- moi du mal venant de
l'ouest.Protégez- moi du mal venant du sud." Après, elle a tracé un cercle dans le
sens des aiguilles d'une montre, de l'est au sud et de l'ouest à l'est en suivant la
course du soleil. Le cercle n'était pas uniquement destiné à tenir les forces du mal en
échec mais à concentrer celles de la nature. A l'intérieur de ce cercle, elle a placé
un petit brasier et après l'avoir allumé, elle y a fait brûler des herbes. Les vapeurs
attiraient les esprits, et ceux-ci pouvaient prendre forme à l'aide de la fumée. Elle a
jeté tour à tour de la coriandre, de la cigüe, du persil, du pavot noir, du fenouil, du
bois de santal, de la jusquiame, de la férule, de la civette, du musc, de la myrrhe, de
la mandragore, de l'opium, du soufre et la cervelle réduite en poudre d'un chat noir.
Elle nous a regardées à travers la fumée puis elle s'est adressée à la plus âgée
d'entre nous, à Mlle du B, qui avait vingt et un ans :
"Vous êtes douées d'une certaine maturité, et du talent de votre mère pour
l'administration, ce qui est tout à fait indispensable pour diriger une maison. Vous
épouserez votre cousin, un Grand Blanc de la Guadeloupe et mettrez au monde un seul
enfant, une fille. Vous passerez une grande partie de votre vie au-delà de l'océan.
Votre rôle sur cette planète sera éphémère, mais la fortune matérielle ne vous fera
jamais défaut."
Ensuite, les yeux d'Euphémia ont tourné dans leurs orbites et d'une voix qui ressemblait
au tonnerre sur le Mont Pelé, elle s'est tournée cette fois vers Joséphine Tascher.
Elle, elle n'avait que treize ans.
"Vous épouserez un bel homme promis à une autre personne de votre famille. Cette
jeune personne ne vivra pas longtemps. Vous aimez un Créole, mais jamais vous ne
l'épouserez, et un jour vous devrez même lui sauver la vie. Les étoiles vous promettent
deux mariages. Le premier de vos maris, un noble, est né en Martinique, mais il vit en
France. Il est militaire. Vous passerez avec lui des moments heureux, mais comme vous
serez tous les deux infidèles, vous serez désunis, après quoi le royaume de France
connaîtra la Révolution et des troubles graves, et il périra de façon tragique, vous
laissant avec deux enfants. Votre second mari sera d'origine européenne mais il aura la
peau très foncée, pas de fortune et pas de nom. Néanmoins, il deviendra célèbre, le
monde entier entendra parler de sa gloire et il conquerra toutes les nations. Vous serez
célèbre, vous aussi, et on vous honorera plus qu'une reine, mais un jour, ce monde
ingrat oubliera vos bonnes actions, et ne se souviendra que des mauvaises. Vous
regretterez la vie douce et facile que vous meniez dans nos colonies." Elle s'arrêta
un instant. "Vous reviendrez sur cette île, mais vous partirez pour la France, et à
ce moment-là, une grande comète s'allumera dans le ciel, signe de votre destinée
prodigieuse."
Et Euphémia s'est enfin adressée à moi, Mlle de S, poursuivit Naksh-i-dil en parlant
aussi bas que dans un confessionnal. J'avais dix ans. Soudain l'Ikbal prit la même voix
rauque que l'Obeah.
"Votre nouveau tuteur va bientôt vous envoyer en Europe parfaire votre éducation.
Votre bateau sera capturé par des pirates algériens. Vous serez faite prisonnière et
rapidement enfermée dans un couvent pour femmes d'une autre nation que la vôtre, ou dans
une prison... Là, vous aurez un fils. Ce fils régnera glorieusement sur un empire, mais
un régicide ensanglantera les marches de son trône. Quant à vous, vous ne jouirez
jamais d'honneur public ni de gloire, mais vous régnerez, Reine voilée, invisible, vous
vivrez dans un vaste palais où chacun de vos souhaits sera un ordre, et des esclaves
innombrables, par milliers, vous serviront. Au moment même où vous vous sentirez la plus
heureuse des femmes, votre bonheur s'évanouira comme un rêve, et une longue maladie vous
conduira jusqu'à la tombe."