Brève histoire
des
Ashkénazes
de Turquie
Cest au temps du royaume de Pologne-Lituanie,
que les premiers juifs ashkénazes vinrent sinstaller dans
lEmpire ottoman. Formant dabord quelques communautés
dans des villes où vivaient déjà dautres communautés juives, on les retrouve en Crimée, Moldavie,
Valachie et
Thrace.
Cest néanmoins après les grands pogroms du XVIIe siècle
en Allemagne, que les réfugiés affluent vers lest et le
sud-est de lEurope. Naturellement, les réfugiés juifs se
dirigent vers la capitale de lEmpire, ou vers dautres
grandes villes ottomanes où la population juive est fort représentée
(Constantinople, Smyrne, Rousse, Timisoara, Jambol, Ohrid) ou
majoritaire (Salonique). Cest à Andrinople (Edirne)
quils seront les plus nombreux et où leur culture
demeurera intacte jusquà nos jours.
A Constantinople (nom dIstanbul jusquen 1930), ceux
que lon appelle « les Allemands » sinstalleront
au Nord de la capitale, dans la concession génoise de Galata où
trois communautés juives sont déjà présentent depuis des siècles
(séfarade,
karaïte
et marrane).
Toutefois, dès le début de linstallation ashkénaze à
Galata, des heurts ont lieu avec les autres communautés juives
et rapidement lautorité ottomane désigne lAutriche-Hongrie
comme protecteur des Ashkénazes qui ne tombent donc pas immédiatement
sous lautorité de la « nation » (Millet) juive
et le Grand Rabbinat.
Cest sans doute cette mesure prise par le sultan, qui empêcha
la communauté ashkénaze dêtre complète absorbée par la
communauté séfarade, comme se fut généralement le cas dans le
reste de lEmpire ottoman, à lexception notable
toutefois, de la communauté dAndrinople, qui maintint le
rite, la langue et les coutumes ashkénazes jusquà nos
jours.
La petite communauté ashkénaze dIstamboul, se développa
donc autour du quartier austro-hongrois de Galata, comme lavait
fait deux siècles auparavant, la communauté marrane du
Portugal, autour des institutions génoises. Deux synagogues, une
école, des commerces ashkénazes virent bientôt le jour autour
du monastère de Saint-Georges des Austro-hongrois. La rue suivant les
anciens remparts de Galata, Yüksek Kalderim (devenue Galip Dede),
qui partait de la place de Karaköy où vivaient les Karaïtes,
pour aboutir sur la place Tünel au sommet de la colline, était très
majoritairement peuplée dAshkénazes qui vivaient au coté
dautres juifs et dautres ottomans (musulmans,
grégoriens,
orthodoxes).
Dès le milieu du XIXe siècle lintolérance religieuse et
lantisémitisme reprirent du terrain en Europe occidentale
où les juifs étaient systématiquement accusés des pires maux.
Cet état desprit, contamina également les anciens
territoires ottomans, arrachés à lEmpire par les
puissances européennes de lépoque (Hongrie, Grèce,
Transylvanie, etc.). Dans certaines parties dEurope
centrale, des pogroms furent organisés contre les juifs, alors
que souvent les gouvernements des différents pays fermaient les
yeux sur les exactions commises. Ainsi, des survivants et des réfugiés
arrivèrent en nombre important dans lEmpire ottoman,
particulièrement de Pologne, Lituanie, Autriche-Hongrie et de
Russie. Les nouveaux arrivants étaient installés naturellement,
dans le quartier de Galata, mais celui-ci devint rapidement exigu
et il fallut trouver de nouveaux endroits. Les villages de Kuzguncuk,
Ortaköy
et dHasköy
et les quartiers de Sirkeci,
Tünel
et Balat,
accueillirent lessentiel des réfugiés.
Malgré le dénuement le plus total des Ashkénazes dEurope
centrale, la communauté pu connaître un rapide développement,
grâce notamment à laide de toutes les communautés juives
de la capitale et de la libre installation accordée par le
sultan ottoman.

Alors que lavenir de lEmpire était de plus en plus
inquiétant et que les puissances européennes (Russie,
Angleterre, Autriche-Hongrie), cherchaient de plus en plus
ouvertement à donner le coup de grâce aux Ottomans, le climat
antisémite se déchaîna encore une fois au tournant du XIXe et
XXe siècle en Europe occidentale. En France, lAffaire
Dreyfus secoua lopinion publique, tandis quen
Allemagne et en Autriche-Hongrie, les juifs étaient à nouveau
montrés comme les responsables de la mauvaise situation économique
de ces pays. Des juifs de toute lEurope immigrèrent vers lAmérique
du Nord et du Sud, tandis quune petite partie arriva dans lEmpire
ottoman.
LEmpire allait connaître une chute lente et douloureuse
qui commença juste après le renversement du sultan Abdülhamit,
en 1908. Les provinces de Bulgarie et de Roumélie orientale déclarèrent
leur indépendance, puis sen suivit les deux guerres des
Balkans (Grèce, Serbie, Monténégro, Roumanie, Bulgarie, contre
lEmpire ottoman). Lempire perdit une de ses trois
villes principales (Salonique), mais aussi la quasi-totalité des
territoires de Roumélie, les îles de lEgée, la Crète,
la Cyrénaïque, la Tripolitaine, lAlbanie et Rhodes, avant
la première guerre mondiale, ce qui précipita une alliance avec
les empires allemand et austro-hongrois, afin de protéger ce qui
était encore possible. Mais lavenir de lEmpire
ottoman était déjà scellé, et une alliance avec les empires
centraux, ne pouvait que donner une raison valable à la Russie,
la France et lAngleterre dattaquer et de se partager
la dépouille ottomane. Se fut chose faite en 1918 et la part du
gâteau revint à lAngleterre qui sattribua le Proche-Orient
ottoman, avec les territoires pétroliers de Mésopotamie. La
France prit la Syrie, le Liban, le Sandjak dAlexandrette et
la Cilicie, tandis que les alliés fidèles (Grèce et Italie)
occupèrent une part importante de lAnatolie. La Révolution
dOctobre, mit fin à lexpansionnisme russe et ses visées
anatoliennes, caucasiennes et balkaniques.
Sans le mouvement révolutionnaire turc mené par Mustafa Kemal
Atatürk, puis la Guerre dIndépendance, les territoires
ottomans seraient totalement tombés sous lautorité des
puissances occupantes, qui se virent une à une, dans lobligation
dabandonner lAnatolie et la Thrace orientale.
Cependant, les îles restaient pour la plupart occupées par lItalie
et la Grèce, la Mésopotamie, la Palestine et Chypre occupées
par lAngleterre, et la Syrie et Alexandrette, par la France.
La nouvelle République turque, fut proclamée en 1923, sans les
territoires occupés.
Entre 1908 et 1918, le territoire ottoman sest réduit de
80% et la population de 60%. Prise dans la tourmente, la
communauté juive de Turquie diminua fortement. Une grande partie
des survivants de ces guerres, prit encore une fois le chemin de
lexil, vers lAmérique du Sud ou Centrale (Cuba,
Colombie, Argentine) ou vers la France.
Les réformes dAtatürk qui visaient à moderniser le pays
dune manière radicale, donnèrent du courage aux juifs
restés dans la République turque. La montée du fascisme en
Europe occidentale dans les années 30, devait mettre également
un frein à lémigration. Et cest à cette époque
que de nouveaux réfugiés affluèrent vers la Turquie. Il sagissait
cette fois, des intellectuels allemands qui furent invités par
Atatürk à sinstaller en Turquie. Entre ces réfugiés, on
trouvait aussi des juifs ashkénazes, même sils ne représentaient
pas un grand nombre. En 1938, la mort dAtatürk laissait présager,
dans le climat international de lépoque, un avenir peu
engageant pour les minorités ethnico-religieuses de Turquie.
Alors que les juifs européens fuyaient le nazisme, des milliers
dentre eux vinrent se réfugier en Turquie pendant le
conflit mondial de 1939-1945. Le gouvernement turc intervint auprès
des Allemands afin de récupérer les juifs turcs de Belgique.
Certains juifs de Macédoine et des îles grecques purent également
passer en Turquie. Le consul turc de Marseille monta lui-même
dans un train de déportés afin que les Allemands libèrent les
juifs turcs qui étaient installés dans cette région de France.
En 1945, la Turquie faisait partie des quatre seuls pays dEurope,
qui ont vu une augmentation des communautés juives entre 1939 et
1945 (avec la Suisse, le Portugal et l'Islande). Le tableau
serait honorable pour lEtat turc, si dans la période de
1944 à 1946, le gouvernement dextrême droite de lépoque
navait pas voté la loi qui allait non seulement ruiner léconomie
nationale, mais aussi faire perdre tous les espoirs dune
Turquie juste et démocratique. Le Varlik Vergisi ou
impôt sur la fortune, allait toucher toutes les minorités non-musulmanes
de Turquie, y compris les juifs. Il sagissait dun impôt
décidé par le gouvernement, dont le montant était fixé à la
tête du client, selon les estimations des fonctionnaires en
place. Le pourcentage à payer (non discutable), était cependant
variable selon les communautés (juifs, grégoriens, catholiques,
orthodoxes, Arabes orthodoxes, Assyriens, protestants, etc.). Les
biens de ceux qui narrivaient pas sacquitter de limpôt,
étaient confisqués, puis vendus souvent au tiers de leurs
valeurs. Si la vente des biens ne suffisait pas, on envoyait ceux
qui ne pouvaient pas payer, dans un camp de travail à Askale, en
Anatolie orientale, pour la construction du chemin de fer.
En 1946, lEtat pardonna à ceux qui navaient
pas pu sacquitter de limpôt sur la fortune et libéra
plus dun millier de personne du camp dAskale. Léconomie
privée fut totalement ruinée et une partie des non musulmans de
Turquie prit le chemin de lexil. Les espoirs que les Turcs
non musulmans avaient fondés en la République et en Atatürk,
furent complètement anéantis.
Les juifs attendirent la création de lEtat dIsraël
en 1948 pour y émigrer en masse. On estime à 200 000 personnes,
le nombre des juifs turcs en Israël de nos jours.
La population juive de Turquie a encore diminué après les émeutes
anti-grecques du 6-7 septembre 1955, puis à la suite des différentes
crises concernant lîle de Chypre (1964, 1974). Elle est
aujourdhui faiblement représentée, malgré une
stabilisation à la fin des années 1970, puis un petit développement
depuis les années 1980.
Depuis la fin des années 1940, les Ashkénazes ont quitté,
comme les autres communautés, leurs quartiers dorigine,
pour sétablirent dans des quartiers plus modernes (Sisli, Kadıköy,
Göztepe,
Harem, etc.). Un faible nombre réside toujours du coté de
la place Tünel où ils fabriquaient autrefois des instruments de
musique. Une synagogue ashkénaze est en fonction à Galata (Eskenazi sinagogu, dite Rus sinagogu), tandis quun centre culturel actif
est abrité dans lancienne synagogue Schneider, dite des Tailleurs, près de lhôpital autrichien Saint Georges .
Les Ashkénazes dIstamboul nont pas laissé duvres
architecturales importantes, mais de belles demeures du XIXe siècle,
nous sont néanmoins parvenues : Appartements Eshkénazi, Holstein ,
Barnathan , Traugott, Cohen,
etc.
Le judéo-allemand (yiddish), est en voie de disparition et lallemand,
autrefois enseigné dans les écoles ashkénazes, ne lest
plus aujourdhui. Le turc reste la principale langue parlée
des Ashkénazes, depuis les années 1970.
Autrefois très présents dans le textile, le commerce du diamant
(en relation avec Anvers) et la fabrication dinstruments de
musique, les Ashkénazes nont plus de domaine particulier
de nos jours.
Rinaldo Tomaselli, novembre
2004
Texte protégé par le copyright © Istanbul 2004
Les communautés juives d'Istamboul
(Index)
Visites commentées de quartiers
juifs