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Istanbul - capitale culturelle de l'Europe - 2010
       

Brève histoire des
Ashkénazes de Turquie

C’est au temps du royaume de Pologne-Lituanie, que les premiers juifs ashkénazes vinrent s’installer dans l’Empire ottoman. Formant d’abord quelques communautés dans des villes où vivaient déjà d’autres communautés juives, on les retrouve en Crimée, Moldavie, Valachie et Thrace.
C’est néanmoins après les grands pogroms du XVIIe siècle en Allemagne, que les réfugiés affluent vers l’est et le sud-est de l’Europe. Naturellement, les réfugiés juifs se dirigent vers la capitale de l’Empire, ou vers d’autres grandes villes ottomanes où la population juive est fort représentée (Constantinople, Smyrne, Rousse, Timisoara, Jambol, Ohrid) ou majoritaire (Salonique). C’est à Andrinople (Edirne) qu’ils seront les plus nombreux et où leur culture demeurera intacte jusqu’à nos jours.
A Constantinople (nom d’Istanbul jusqu’en 1930), ceux que l’on appelle « les Allemands » s’installeront au Nord de la capitale, dans la concession génoise de
Galata où trois communautés juives sont déjà présentent depuis des siècles (séfarade, karaïte et marrane). Toutefois, dès le début de l’installation ashkénaze à Galata, des heurts ont lieu avec les autres communautés juives et rapidement l’autorité ottomane désigne l’Autriche-Hongrie comme protecteur des Ashkénazes qui ne tombent donc pas immédiatement sous l’autorité de la « nation » (Millet) juive et le Grand Rabbinat.
C’est sans doute cette mesure prise par le sultan, qui empêcha la communauté ashkénaze d’être complète absorbée par la communauté séfarade, comme se fut généralement le cas dans le reste de l’Empire ottoman, à l’exception notable toutefois, de la communauté d’Andrinople, qui maintint le rite, la langue et les coutumes ashkénazes jusqu’à nos jours.
La petite communauté ashkénaze d’Istamboul, se développa donc autour du quartier austro-hongrois de Galata, comme l’avait fait deux siècles auparavant, la communauté marrane du Portugal, autour des institutions génoises. Deux synagogues, une école, des commerces ashkénazes virent bientôt le jour autour du
monastère de Saint-Georges des Austro-hongrois. La rue suivant les anciens remparts de Galata, Yüksek Kalderim (devenue Galip Dede), qui partait de la place de Karaköy où vivaient les Karaïtes, pour aboutir sur la place Tünel au sommet de la colline, était très majoritairement peuplée d’Ashkénazes qui vivaient au coté d’autres juifs et d’autres ottomans (musulmans, grégoriens, orthodoxes).

Dès le milieu du XIXe siècle l’intolérance religieuse et l’antisémitisme reprirent du terrain en Europe occidentale où les juifs étaient systématiquement accusés des pires maux. Cet état d’esprit, contamina également les anciens territoires ottomans, arrachés à l’Empire par les puissances européennes de l’époque (Hongrie, Grèce, Transylvanie, etc.). Dans certaines parties d’Europe centrale, des pogroms furent organisés contre les juifs, alors que souvent les gouvernements des différents pays fermaient les yeux sur les exactions commises. Ainsi, des survivants et des réfugiés arrivèrent en nombre important dans l’Empire ottoman, particulièrement de Pologne, Lituanie, Autriche-Hongrie et de Russie. Les nouveaux arrivants étaient installés naturellement, dans le quartier de Galata, mais celui-ci devint rapidement exigu et il fallut trouver de nouveaux endroits. Les villages de
Kuzguncuk, Ortaköy et d’Hasköy et les quartiers de Sirkeci, Tünel et Balat, accueillirent l’essentiel des réfugiés.
Malgré le dénuement le plus total des Ashkénazes d’Europe centrale, la communauté pu connaître un rapide développement, grâce notamment à l’aide de toutes les communautés juives de la capitale et de la libre installation accordée par le sultan ottoman.



Alors que l’avenir de l’Empire était de plus en plus inquiétant et que les puissances européennes (Russie, Angleterre, Autriche-Hongrie), cherchaient de plus en plus ouvertement à donner le coup de grâce aux Ottomans, le climat antisémite se déchaîna encore une fois au tournant du XIXe et XXe siècle en Europe occidentale. En France, l’Affaire Dreyfus secoua l’opinion publique, tandis qu’en Allemagne et en Autriche-Hongrie, les juifs étaient à nouveau montrés comme les responsables de la mauvaise situation économique de ces pays. Des juifs de toute l’Europe immigrèrent vers l’Amérique du Nord et du Sud, tandis qu’une petite partie arriva dans l’Empire ottoman.
L’Empire allait connaître une chute lente et douloureuse qui commença juste après le renversement du sultan Abdülhamit, en 1908. Les provinces de Bulgarie et de Roumélie orientale déclarèrent leur indépendance, puis s’en suivit les deux guerres des Balkans (Grèce, Serbie, Monténégro, Roumanie, Bulgarie, contre l’Empire ottoman). L’empire perdit une de ses trois villes principales (Salonique), mais aussi la quasi-totalité des territoires de Roumélie, les îles de l’Egée, la Crète, la Cyrénaïque, la Tripolitaine, l’Albanie et Rhodes, avant la première guerre mondiale, ce qui précipita une alliance avec les empires allemand et austro-hongrois, afin de protéger ce qui était encore possible. Mais l’avenir de l’Empire ottoman était déjà scellé, et une alliance avec les empires centraux, ne pouvait que donner une raison valable à la Russie, la France et l’Angleterre d’attaquer et de se partager la dépouille ottomane. Se fut chose faite en 1918 et la part du gâteau revint à l’Angleterre qui s’attribua le Proche-Orient ottoman, avec les territoires pétroliers de Mésopotamie. La France prit la Syrie, le Liban, le Sandjak d’Alexandrette et la Cilicie, tandis que les alliés fidèles (Grèce et Italie) occupèrent une part importante de l’Anatolie. La Révolution d’Octobre, mit fin à l’expansionnisme russe et ses visées anatoliennes, caucasiennes et balkaniques.
Sans le mouvement révolutionnaire turc mené par Mustafa Kemal Atatürk, puis la Guerre d’Indépendance, les territoires ottomans seraient totalement tombés sous l’autorité des puissances occupantes, qui se virent une à une, dans l’obligation d’abandonner l’Anatolie et la Thrace orientale. Cependant, les îles restaient pour la plupart occupées par l’Italie et la Grèce, la Mésopotamie, la Palestine et Chypre occupées par l’Angleterre, et la Syrie et Alexandrette, par la France. La nouvelle République turque, fut proclamée en 1923, sans les territoires occupés.
Entre 1908 et 1918, le territoire ottoman s’est réduit de 80% et la population de 60%. Prise dans la tourmente, la communauté juive de Turquie diminua fortement. Une grande partie des survivants de ces guerres, prit encore une fois le chemin de l’exil, vers l’Amérique du Sud ou Centrale (Cuba, Colombie, Argentine) ou vers la France.
Les réformes d’Atatürk qui visaient à moderniser le pays d’une manière radicale, donnèrent du courage aux juifs restés dans la République turque. La montée du fascisme en Europe occidentale dans les années 30, devait mettre également un frein à l’émigration. Et c’est à cette époque que de nouveaux réfugiés affluèrent vers la Turquie. Il s’agissait cette fois, des intellectuels allemands qui furent invités par Atatürk à s’installer en Turquie. Entre ces réfugiés, on trouvait aussi des juifs ashkénazes, même s’ils ne représentaient pas un grand nombre. En 1938, la mort d’Atatürk laissait présager, dans le climat international de l’époque, un avenir peu engageant pour les minorités ethnico-religieuses de Turquie.

Alors que les juifs européens fuyaient le nazisme, des milliers d’entre eux vinrent se réfugier en Turquie pendant le conflit mondial de 1939-1945. Le gouvernement turc intervint auprès des Allemands afin de récupérer les juifs turcs de Belgique. Certains juifs de Macédoine et des îles grecques purent également passer en Turquie. Le consul turc de Marseille monta lui-même dans un train de déportés afin que les Allemands libèrent les juifs turcs qui étaient installés dans cette région de France. En 1945, la Turquie faisait partie des quatre seuls pays d’Europe, qui ont vu une augmentation des communautés juives entre 1939 et 1945 (avec la Suisse, le Portugal et l'Islande). Le tableau serait honorable pour l’Etat turc, si dans la période de 1944 à 1946, le gouvernement d’extrême droite de l’époque n’avait pas voté la loi qui allait non seulement ruiner l’économie nationale, mais aussi faire perdre tous les espoirs d’une Turquie juste et démocratique. Le ‘Varlik Vergisi’ ou impôt sur la fortune, allait toucher toutes les minorités non-musulmanes de Turquie, y compris les juifs. Il s’agissait d’un impôt décidé par le gouvernement, dont le montant était fixé à la tête du client, selon les estimations des fonctionnaires en place. Le pourcentage à payer (non discutable), était cependant variable selon les communautés (juifs, grégoriens, catholiques, orthodoxes, Arabes orthodoxes, Assyriens, protestants, etc.). Les biens de ceux qui n’arrivaient pas s’acquitter de l’impôt, étaient confisqués, puis vendus souvent au tiers de leurs valeurs. Si la vente des biens ne suffisait pas, on envoyait ceux qui ne pouvaient pas payer, dans un camp de travail à Askale, en Anatolie orientale, pour la construction du chemin de fer.
En 1946, l’Etat ‘pardonna’ à ceux qui n’avaient pas pu s’acquitter de l’impôt sur la fortune et libéra plus d’un millier de personne du camp d’Askale. L’économie privée fut totalement ruinée et une partie des non musulmans de Turquie prit le chemin de l’exil. Les espoirs que les Turcs non musulmans avaient fondés en la République et en Atatürk, furent complètement anéantis.
Les juifs attendirent la création de l’Etat d’Israël en 1948 pour y émigrer en masse. On estime à 200 000 personnes, le nombre des juifs turcs en Israël de nos jours.
La population juive de Turquie a encore diminué après les émeutes anti-grecques du 6-7 septembre 1955, puis à la suite des différentes crises concernant l’île de Chypre (1964, 1974). Elle est aujourd’hui faiblement représentée, malgré une stabilisation à la fin des années 1970, puis un petit développement depuis les années 1980.

Depuis la fin des années 1940, les Ashkénazes ont quitté, comme les autres communautés, leurs quartiers d’origine, pour s’établirent dans des quartiers plus modernes (
Sisli, Kadıköy, Göztepe, Harem, etc.). Un faible nombre réside toujours du coté de la place Tünel où ils fabriquaient autrefois des instruments de musique. Une synagogue ashkénaze est en fonction à Galata (Eskenazi sinagogu, dite Rus sinagogu), tandis qu’un centre culturel actif est abrité dans l’ancienne synagogue Schneider, dite des Tailleurs, près de l’hôpital autrichien Saint Georges .

Les Ashkénazes d’Istamboul n’ont pas laissé d’œuvres architecturales importantes, mais de belles demeures du XIXe siècle, nous sont néanmoins parvenues : Appartements
Eshkénazi, Holstein , Barnathan , Traugott, Cohen, etc.
Le judéo-allemand (yiddish), est en voie de disparition et l’allemand, autrefois enseigné dans les écoles ashkénazes, ne l’est plus aujourd’hui. Le turc reste la principale langue parlée des Ashkénazes, depuis les années 1970.
Autrefois très présents dans le textile, le commerce du diamant (en relation avec Anvers) et la fabrication d’instruments de musique, les Ashkénazes n’ont plus de domaine particulier de nos jours.

Rinaldo Tomaselli, novembre 2004
Texte protégé par le copyright © Istanbul 2004

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