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En
1924, une partie des orthodoxes de Turquie
suivirent Papa Eftim (Ephtim), qui, profitant de
la guerre entre la Turquie et la Grèce, voulu
créer une Eglise nationale turque dirigée par
lui-même en qualité de patriarche.
Le gouvernement turc, voyant là une bonne
occasion de diviser l’Eglise
constantinopolitaine en deux Eglises ethniques
(la turque et la grecque), donna l’autorisation
d’élever un patriarcat turc.
A cette époque, la population orthodoxe de
Turquie, qui s’élevait à près de 2 millions
d’individus, était essentiellement composée de
Turcs et de Romains (dits Grecs).
Les Turcs, étaient surtout présents en Anatolie
centrale (Karamanides) et en Thrace (Gagaouzes).
Les Romains (Roums) étaient présents en Anatolie
de l’Ouest et du sud, à Istanbul et en Thrace.
Les Romains sont les descendants des habitants
de l’Empire Romain d’Orient, hellénophones et de
religion orthodoxe.
Les
années de guerre
La déclaration de guerre de la Grèce à la
Turquie, suivit de l’occupation de la Thrace et
de l’Anatolie occidentale par les Grecs, changea
complètement les données ethniques de la région.
Tandis que les musulmans se réfugièrent dans les
villes (Istanbul, Izmir, Brousse), les villages
chrétiens s’allièrent à l’occupant grec. Les
armées grecques s’avancèrent jusqu’au centre de
l’Anatolie avant de perdre la seule grande
bataille engagée contre les troupes
révolutionnaires de Mustafa Kemal Atatürk.
L’armée grecque en débandade, se replia sur
Izmir puis évacua la ville restée occupée depuis
1919.
Les Romains (habitants hellénophones et
orthodoxes d’Anatolie), qui avaient pris fait et
cause pour l’occupant, se retrouvèrent
abandonnés par les Grecs et ceux qui les avaient
incités à attaquer l’Empire (Anglais et
Français).
Après une dure et lente normalisation, le Traité
de Lausanne de 1923, délimitait le royaume de
Grèce et la toute nouvelle république laïque de
Turquie. On trouva un accord afin d’échanger les
populations orthodoxes de Turquie et musulmanes
de Grèce et de Crète. Ainsi, dans l’année qui
suivit, environ 1 500 000 orthodoxes furent
jetés sur les routes en direction de la Grèce
(Romains et Turcs), tandis que dans l’autre
sens, 500 000 musulmans de Grèce,
essentiellement des Grecs convertis à l’islam,
furent délogés de leurs villages et durent
rejoindre la Turquie. Dans le même temps, des
millions de musulmans réfugiés des pays slaves
et du Caucase arrivèrent dans le nouvel Etat
turc. Les accords de Lausanne, ne concernaient
toutefois pas l’ancienne capitale Istanbul, ni
la Thrace occidentale demeurée longtemps
majoritairement musulmane, (surtout la région de
Kavala).
C’est
dans cette charmante ambiance qu’émergea Papa
Eftim, Romain (Grec) d’Anatolie (Césarée /
Kayseri). On peut très bien imaginer l’idée de
cet astucieux prêtre en voyant les accords de
Lausanne se mettre à exécution. En effet, il
s’agissait d’expulser les orthodoxes d’Anatolie
y compris la minorité karamanide, Turcs sous
l’autorité du patriarche de Constantinople. En
créant une nouvelle Eglise nationale, orthodoxe
mais indépendante du patriarcat, on pouvait
éviter de chasser de leurs terres, des habitants
turcophones hostiles à la Grèce, mais pas à la
nouvelle Turquie.
Eftim fut consacré patriarche par le
gouvernement turc et, tandis que l’on installait
précipitamment un nouveau patriarcat dans le
quartier grec de Karaköy à Galata
(Istanbul-nord) en réquisitionnant aussi
l’église Ste Marie de Caffa, quelques centaines
de familles turques orthodoxes suivirent la
nouvelle Eglise.
Eftim Ier n’arriva pas à remplacer et surtout
pas à surpasser le patriarcat de Constantinople
resté dans le quartier de Phanar (Fener) à
Istanbul-sud et la plupart des Karamanides
continuèrent à rester fidèles au patriarche
hellénophone. La plupart des Karamanides
d’Anatolie furent expulsés vers la Grèce sans
même savoir l’existence de la nouvelle Eglise
turque orthodoxe, tandis que ceux d’Istanbul, à
l’abri des expulsions, mais sous la menace de
l’excommunication, optèrent pour le Phanar.
Un demi-siècle de paix religieuse permit à Eftim
Ier de développer son autorité tout en perdant
la quasi-totalité de ses fidèles. Bien que
reconnue par l’Etat, l’Eglise turque (dirigée
par un Grec) n’arriva pas à créer un corps
religieux digne de ce nom, ni de séminaire, ni
d’école.
Les familles orthodoxes turques qui avaient
suivit Papa Eftim et qui avaient crût à une
Eglise nationale de langue turque, se
retournèrent petit à petit vers l’Eglise romaine
de Constantinople de langue grecque. Les
mariages, les baptêmes, les enterrements ne
pouvant être pris en charge par l’Eglise
orthodoxe turque qui n’avait qu’un seul prêtre
de formation : Papa Eftim Ier.
Les années sombres des orthodoxes
stambouliotes
En 1955, une crise éclata entre la Turquie et la
Grèce au sujet de l’île de Chypre où une
communauté importante de turcophones musulmans
était menacée par les Grecs. Dans la nuit du 6
au 7 septembre de cette année, des groupes de
fanatiques nationalistes mettront à sac les
quartiers non musulmans d’Istanbul. Une
quarantaine d’églises orthodoxes est saccagées,
des cimetières sont profanés, des prêtres sont
malmenés ainsi que d’autres chrétiens. On compte
une quinzaine de morts. La police n’intervient
pas. Ces événements sont suivit de mesures
gouvernementales contre les orthodoxes et la
communauté d’Istanbul sera expulsée à près 90%
(près de 250 000 personnes). Tous les orthodoxes
sont visés, non seulement les Romains
hellénophones, mais aussi les turcophones, les
Bulgares, les Serbes, les Géorgiens. En 1974,
c’est la communauté catholique (Romains
hellénophones, catholiques de rite byzantin),
qui est visée et qui va disparaître dans sa
quasi-totalité.
Dès les années soixante, la communauté ionienne
de Galata (Grecs des îles et de l’Epire), va
être particulièrement la cible des
nationalistes. Deux églises (St Jean et St
Nicolas) vont être réquisitionnées et passeront
en la propriété de l’Eglise orthodoxe turque.
La fin des patriarches ?
A la mort du patriarche, c’est son fils qui
reprit le flambeau sans aucune formation
théologique, suivit plus tard, du petit-fils d’Eftim
Ier (Yorgos, dit Turgut ou Eftim II) et de
l’arrière-petit-fils, Selcuk Ier, décédé en
décembre 2002.
En 2003, après une brève mise au courant des
bases du christianisme par un prêtre bulgare, un
cousin de Selcuk s’autoproclama patriarche. La
relève est donc provisoirement assurée.
Le secrétariat patriarcal annonce quelques
centaines de fidèles, sans pour autant le
prouver. Apres une longue interruption, les
messes sont à nouveau dites en l’église
patriarcale, le dimanche. Aux fêtes, l’église
fait salle comble, mais il s’agit surtout
d’étrangers turcophones, notamment de Moldaves
et de Bulgares.
L’Eglise orthodoxe turque peut-elle être
sauvée ?
L’Eglise orthodoxe turque est quasiment morte
aujourd’hui. Un patriarche fantoche, peu de
fidèles, seuls les biens (importants) sont
encore visibles. On peut regretter qu’une Eglise
nationale orthodoxe en langue turque disparaisse
ainsi. Si on peut difficilement attendre une
réaction de la part des Karamanides éparpillés
et mélangés aux autres orthodoxes en Turquie et
dans les pays voisins, on pourrait croire à un
mouvement du côté des Gagaouzes. En effet, la
langue turque est restée plus vivante chez eux,
même éloignés de la Turquie, les Gagaouzes n’ont
pas d’Eglise nationale (ils dépendent de
l’Eglise bulgare ou de l’Eglise russe), ainsi,
ils pourraient demander à être spirituellement
rattachés au patriarcat turc. Faut-il encore que
cette idée progresse, surtout en Moldavie, mais
aussi en Bulgarie où l’Eglise veille au grain.
Si le patriarcat de Constantinople reconnaît
l’exarchat bulgare depuis 1943, il ne l’a pas
tout à fait accepté et reconnaître enfin le
patriarcat turc, serait affaiblir le bulgare, si
les Gagaouzes avaient la volonté de se rattacher
au turc.
Concernant les responsables actuels du
patriarcat turc, tout laisse à penser que cette
éventualité ne leur conviendrait guère. En
effet, le patriarcat possède non seulement trois
églises remplies d’icônes anciennes, mais aussi
un nombre important de locaux commerciaux, un
bâtiment administratif avec des salles de
réunion et un palais d’été.
Comme tous les fidèles de l’Eglise orthodoxe
turque ont rejoint l’Eglise constantinopolitaine
depuis longtemps, seule la famille de Papa Eftim
est à la tête de ce patrimoine. Aucun prêtre,
aucun conseil de Sages, aucun fidèle pour
demander des comptes. |