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Pierre Loti

| Ouf ! J’ai semé la plupart des colonnes
dans la montagnette. Le cagnard a dégringolé. J’arrive seul, sans cortège de stèles,
sur le promontoire qui surplombe la Corne
pitoyable. Un stade de foot miteux au fond du vallon et des usines en fumée. L’eau du Bosphore n’est plus réduite qu’à quelques
flaques épongeant un vieux bout de gazon... C’est beaucoup plus triste que la vallée
de la Meuse, vue de la Roche-à-sept-heures. |

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| Où suis-je? D’où je vois ça? Ma douleur se le
donne en mille : du Café Pierre Loti! Le vrai, le bon! Le havre de Viaud! Son coin
peinard d’où - flou et fou - il jouissait du panorama! Zieutait les yoles zigzaguant
sur les eaux si douces... Il est normal que Loti ait passé la majorité de son temps au
sommet d’un cimetière, se glissant sous les glycines de la terrasse pour trier ses
sinistres pensées... “Pierre Tombale” eût été un plus juste pseudonyme pour cet
obsédé du Grand Voyage.
Un teint de dalle, des moustaches noires comme la nuit et une
écriture toute faite en derniers soupirs...
Ah, Loti! Je suis dans ton café dérisoire! Là ou tu flirtas suavement avec ta
Circassienne (Aziyadé est un livre magnifique, mais mon préféré c’est Suprêmes
visions d’Orient : Odilon Redon sur le Bosphore...), main dans la main, yeux dans les
yeux, coeur dans le coeur... Quelques photos aux murs, un pelé étendu sur un pouf se
fait servir à boire par un petit garçon déguisé en Turc du siècle dernier.
Piyerloti Kahvesi! L’endroit même! Je sais que Loti à tout
exagéré, que la Corne d’Or, même en son temps, n’était pas le paradis qu’il
clama, qu’Aziyadé était peut-être une pétasse à peine entrevue ou carrément un
éphèbe bien monté... Qu’importe! On sait que l’art copie la vie. La Corne d’Or de Loti est la Corne d’Or.
Celle que je vois aujourd’hui n’est qu’une mauvaise page de Loti, un brouillon...
Froissons-la... |

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| Heureusement, il est mort avant de voir pareils
désastres! Loti est resté dans ses frissons jusqu’au bout. Le nom d’Aziyadé tatoué
sur sa petite poitrine, il est allé prolonger son rêve éveillé à Rochefort chez lui,
dans son château des Charentes, ramenant la son butin de bric et de broc-à-brac... Il
vivait dans le fourbi chic : c’est un fou! On le voit sur certaines photos, funèbre et
délicate semi-tantouze, déguisé en pacha, ruisselant de fard, l’air hibou sur son
pouf dans son patio en marbre, feuilletant des tapis, tirant de vagues taffes à la pipe
à eau. J’allais oublier ses yeux magnifiques, des yeux qui ont l’air de supplier la
vie de ne pas passer si vite. Sacré Loti! C’était
l’original du village! “Le Turc pour rire” qu’on croisait en ville en ricanant :
il promenait à l’aise ses gros turbans ; dans une gerbe d’amendes amères et de
galons, il déplaçait ses plumes de héron, encombré dans des cafetans compliqués, une
poignée de yatagan au flanc. On aurait dit un vieux sultan dans sa mosquée sous les
voûtes, parmi les catafalques, les cataplasmes. Il faut toujours imaginé Loti ainsi,
soutenu par deux matelots dans sa vieille cathère de bois poli, emmiaulé par ses
“moumouttes” sous les palmes. Blême ombre en slip japonais il luit là, avec son beau
visage opale de Bosphore ; fabuleusement. A deux doigts de la mort, exorbité, trempé,
pré-momifié, il bande encore pour Aziyadé, les tcharchafs, la Corne d’Or, les cypres,
le Vieux Sérail et la Sublime
Porte!... |

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| Il a poussé l’exotisme de pacotille jusqu’à
l’authenticité. Un des premiers, il a compris que les pays, et même le voyage,
n’existaient pas. Loti revient toujours à Rochefort et reconstitue là ses visions de
voyages. Petites variations capricorniennes!
Là-bas, nous sommes enfin en Turquie, et presque en Turquerie.
Alors, en songeant à tout celà, au prix de cet effort de transposition, je me sens pour
la première fois à Istamboul. Oui! Au Piyerloti Kahvesi, le plus affreux endroit de la
ville, le haut lieu artificiel bidon! En sirotant mon thé sous la tonnelle, je suis enfin
dans la Constantinople de pacotille sublime de Pierre Loti, parce que ça me pousse a
m’imaginer parfaitement à Rochefort, dans le salon turc splendidement faux qui est,
pour moi, la vraie Turquie, la seule Turquie.
Gallimard, “Visage de Turc en pleurs”, Marc-Edouard
Nabe, 1992 |

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