Léon
Trotsky
En
Turquie - Iles des Princes / Prinkipo
(1929 - 1940)

La décision qui le frappait d'exil
était restée secrète jusqu'au moment où Staline jugea nécessaire
de préparer les milieux ouvriers et socialistes à recevoir une
nouvelle qui laisserait l'opinion incrédule. La campagne commença
pendant que le train qui emmenait Trotsky d'Alma Ata à Istamboul
était immobilisé dans la région de Koursk. Elle prit tout son
développement en France : Trotsky y avait vécu pendant les deux
premières années de la Première Guerre mondiale, il y avait
acquis des sympathies personnelles parmi les socialistes, les
syndicalistes, les anarchistes, qui l'avaient rencontré dans les
groupes d'opposition à la guerre et avaient apprécié ses
qualités de militant. Dans l'Internationale communiste, la tâche
de suivre le développement du parti communiste français, lui
avait été réservée.
C'est trois jours après le
départ d'Alma Ata le 25 janvier 1929, que l'Humanité
donne la première information sous forme d'une longue dépêche
de Moscou publiée sous le titre " la Pravda expose
les raisons des mesures prises contre les trotskystes ". Au
cours de l'année 1928, dit la dépêche ils ont transformé leur
groupe illégal hostile au parti en une organisation illégale,
ennemie du pouvoir des Soviets. De brèves dépêches paraissent
les jours suivants ; selon la technique habituelle, elles
rapportent que " des résolutions sont votées dans
toute lUnion soviétique contre l'opposition trotskyste
". Cependant d'autres dépêches avouent une crise du blé
que cette opposition n'avait cessé de montrer inévitable si la
direction stalinienne persistait dans sa politique agraire. Enfin,
le 17 février, une brève dépêche paraît dans un coin de la
troisième page de l'Humanité ; elle est datée de
Constantinople, 16 février : "Trotsky qui est arrivé à
Constantinople dans la nuit du 12, avec sa famille, a été salué
par le personnel du consulat soviétique. Il sera l'hôte du consulat soviétique où il habite actuellement avec sa
famille. " A croire qu'il ne s'agit pas de la déportation
d'un " contre-révolutionnaire " mais d'un voyage
officiel de dirigeant Soviétique. Le premier article signé que
publie l'Humanité, le 22, est de Maurice Thorez, non
par hasard mais parce que Thorez a été trotskyste en 1924 et a
souscrit à l'édition française de Cours nouveau,
recueil des principaux articles de Trotsky. Le ton changera
progressivement par la suite, mais alors on est encore obligé d'écrire
que "Trotsky fut l'un des bons ouvriers de la Révolution
". On est trop près des événements et on n'a pas encore
pris l'habitude du mensonge énorme et invraisemblable.
Quand Trotsky arrive à Istamboul, la préparation est achevée ;
l'agence Tass a porté aux quatre coins du monde la version
stalinienne de l'exil : les trotskystes sont les auxiliaires
de la contre-révolution. Que répondre et où répondre ? Les
divers groupes d'opposition existant alors ne publient guère que
des bulletins, une fois par mois. Une occasion inespérée va
permettre à Trotsky de donner une riposte immédiate qui sera
largement diffusée , une agence de presse américaine lui
propose d'écrire une série d'articles; ce sera pour lui la
possibilité datteindre ceux que l'agence Tass a trompés
sur la signification de lévénement. Il y a encore autre
chose : toutes sortes de rumeurs ont circulé à propos de l'exil,
entre autres laffirmation quil ne sagit que dun
coup monté par les dirigeants pour porter la propagande soviétique
en Occident. Trotsky accepte donc la proposition qui lui est
faite mais il pose ses conditions : les articles qu'il écrira
devront être publiés sans modifications suppressions, tels qu'il
les donnera, ou pas du tout. Accessoirement les " dollars
" de lagence permettront l'installation de la famille
sur la terre d'exil. Trotsky a quitté la Russie sans argent.
Dès qu'une habitation possible fut trouvée, la famille quitta lhôtel
pour aller s'y installer. C'était, dans Prinkipo (Buyukada), lîle principale du petit archipel des îles des Princes, une villa suffisamment isolée pour
assurer le maximum de sécurité qu'on pouvait ambitionner.
Trotsky aurait pu déjà venir à Prinkipo au début de 1919,
mais alors comme plénipotentiaire du gouvernement soviétique.
Hostile à l'intervention armée des Alliés contre la République
soviétique, le président Wilson avait proposé de réunir à
Prinkipo les représentants des gouvernements " de fait
" de la Russie et les divers prétendants ; seuls, les
bolcheviks avaient accepté la proposition qui, devant l'opposition
sournoise de Lloyd George et de Clemenceau, dut être abandonnée.
La maison est assez vaste pour que le travail puisse y être
organisé commodément. Trotsky a installé son cabinet de
travail au premier étage; des planches assemblées et posées
sur deux tréteaux forment la grande table dont il a besoin pour
étaler une documentation toujours abondante; au long des murs,
des rayons qui ne se garniront que progressivement, à mesure que
les disciples d'Europe et d'Amérique enverront les ouvrages
essentiels et qu'il sera possible de reconstituer une bibliothèque.
Un jardin entoure la maison, d'un côté l'isolant de la rue ;
de l'autre descendant jusqu'à là mer. Des deux grandes pièces
du rez-de-chaussée, l'une est occupée par le fils aîné, Léon
Sédov, collaborateur actif, chargé plus particulièrement de la
" chancellerie " - le courrier est toujours
volumineux ; l'autre est la salle à manger où la famille et les
secrétaires occasionnels se retrouvent pour les repas, mais où
il ne faut pas s'attarder : il y a du travail pour tous.
Durant les premières semaines les visiteurs sont nombreux :
des journalistes, de simples curieux, des éditeurs, des membres
des groupes d'opposition communiste qui viennent aussi vite qu'ils
peuvent mais c'est pour ceux-là un long voyage. A l'égard des
journalistes, Trotsky adopte tout de suite une règle; loin de
les accueillir avec empressement, par souci de "faire parler
de lui " comme le disent sottement ses ennemis, il ne les reçoit
qu'avec méfiance, ne se décidant à accorder l'entrevue que
lorsqu'il croit pouvoir espérer une relation honnête.
Le directeur de Fischer Verlag fut le premier éditeur qui se présenta.
Il venait avec un projet très précis - demander à Trotsky d'écrire
son autobiographie. Trotsky avait bien des ouvrages en tête mais
absolument pas ce genre d'écrit. La bataille de l'Opposition
contre la direction du parti communiste russe avait été l'occasion
non de débats contradictoires puisque Staline se taisait, se
contentant d'emprisonner, de déporter et dexiler, mais, de
la part des opposants dimportants travaux de recherches, d'études
sur les problèmes du développement de l'Union soviétique. Tous
les textes étaient rassemblés à Alma Ata et Trotsky avait réussi
à les emporter avec lui. Importants pour la Russie soviétique,
ils ne l'étaient pas moins pour les sections de l'Internationale
communiste où ils étaient restés complètement ignorés - et c'était
cela que Trotsky était impatient de voir publié. L'éditeur ne
refusait pas de le faire, mais il revenait toujours à l'autobiographie
et c'est par elle qu'il voulait commencer.
Un ouvrage également prêt pour l'impression avait pour titre la
Révolution défigurée. Il devait paraître à Paris en
1929, en russe en 1931, et à New-York en traduction anglaise en
1937 sous un autre titre, Stalin School of Falsification.
Quand le livre parut en France, la " droite "
boukharinienne (Boukharine, Rykov, Tomsky) venait d'être écartée
de la direction du parti, et l'histoire devait être réécrite
pour la troisième fois : il avait fallu l'adapter d'abord au
triumvirat (Zinoviev, Kaménev, Staline), puis quand les deux
premiers passèrent à l'opposition, enfin quand Staline disposa
seul du pouvoir absolu. " Le mensonge, faisait
remarquer Trotsky, en politique comme dans la vie quotidienne,
est fonction de la structure de classe de la société...
La rédaction de l'autobiographie prend à Trotsky une grande
partie de son temps, mais elle lui en laisse assez pour qu'il
puisse s'entretenir avec les socialistes, les communistes exclus
ou encore membres du parti, qui font le voyage de Prinkipo. Il
est debout dès sept heures et dispose de longues journées pour
un travail bien réglé. Il est solidement bâti mais souffrira
toute sa vie d'une affection - stomacale ou intestinale ? - dont
aucun médecin, de Russie d'Allemagne, de France ou du Mexique ne
réussira à découvrir la vraie nature. Il sort rarement.
Pendant les quatre années qu'il demeurera dans l'île, il n'ira
qu'une seule fois à Stamboul, car il faut tout de même voir
Sainte-Sophie. La proximité de la mer lui permet de prendre
facilement, avec la pêche, l'exercice dont il a besoin. Non pas
le divertissement paisible du pécheur à la ligne, mais une opération
active pour laquelle toute la maison, mobilisée, prend
possession d'une barque : il s'agit d'abord de tendre un filet
lune quarantaine de mètres puis d'aller à la côte embarquer
les pierres nécessaires pour bombarder l'eau et obliger les
poissons à aller se prendre dans le filet. Trotsky dirige les
mouvements, entraîne les flâneurs qui voudraient s'intéresser
davantage au paysage qu'aux poissons et est particulièrement
fier quand il peut rapporter un lot de rougets pour le déjeuner...
Le soir, après dîner, il s'accorde parfois un délassement. Du
balcon de son bureau, en compagnie de Natalia et d'amis, il jouit
de la féerie chaque soir renouvelée par les jeux de la lumière
dans le ciel et sur leau. Puis il réunit es visiteurs présents,
les instruit des développements de la lutte en Russie soviétique
qu'ils ne trouveront évoqués dans ses ouvrages que plus tard ;
il les questionne sur la situation générale et sur l'état les
partis communistes, du mouvement ouvrier dans leurs pays
respectifs.
La vie à Prinkipo se déroulait dans ce labeur fructueux quand
arriva, un jour, comme une heureuse surprise, une invitation de l'Independent
Labour Party. La direction de ce parti, le plus ancien des partis
socialistes britanniques, demandait à Trotsky de venir prendre
part aux discussions de la prochaine Summer School du parti. Une
acceptation fut aussitôt expédiée.

Maison de Trosky, Büyükada
Trotsky suit de près les journaux et revues publiés dans le
monde par les groupes d'opposition. Mais la publication qui lui
tient le plus à coeur c'est un Bulletin de l'Opposition
(en russe) qui, surmontant de multiples difficultés sortira
chaque mois, entre 1929 et 1940, imprimé d'abord à Paris puis
à New-York. Son fils aîné, Léon Sédov, en a la charge ;
l'administration, la distribution lui incombent, mais il donnera
aussi de temps à autre des articles et, surtout au début, quand
les contacts avec l'Union soviétique sont encore possibles, on y
trouvera une exceptionnelle information sur la situation réelle
en Russie. Les dirigeants russes le redoutent et le recherchent
à la fois ; S'il trouve sa voie vers la Russie (où il ne peut
être question de l'expédier directement) c'est parce que les
envoyés soviétiques qui maintenant sont nombreux à venir en
Europe, l'achètent, l'emportent et le font circuler à leur
retour en Russie.
A l'automne de 1932, une association d'étudiants social-démocrates
danois invita Trotsky à faire une conférence à Copenhague sur
la Révolution russe. Les voyageurs étaient à peine rentrés à
Prinkipo qu'un incendie, gagnant la bibliothèque, y causa de
graves dommages. L'aménagement était si sommaire qu'il fallait
faire la cuisine sur des " primus ", réchauds au
pétrole russes tout à fait primitifs. La perte la plus sérieuse,
irremplaçable, c'étaient les photostats des documents dont
Staline empêchait la publication ; une rare collection de photos
de la Révolution fut également détruite. Il fallut de nouveau
faire appel aux amis pour reconstituer une bibliothèque.
En Russie la répression s'accentuait. Si des membres de l'opposition,
se laissant prendre au mirage du coup de barre à gauche, s'étaient
ralliés au gouvernement, nombreux étaient ceux qui, en accord
avec Trotsky, refusaient de capituler. Contre ces opposants irréductibles,
Staline s'acharnait. A travers eux, Trotsky était toujours visé.
Le 20 février 1932, le gouvernement russe avait rendu publique
la mesure retirant la nationalité soviétique à Trotsky et à
ceux des membres de sa famille se trouvant à l'étranger. Le séjour
à Prinkipo devenait bien dangereux. Les autorités turques se
comportaient avec une parfaite correction, mais pour l'exil,
Staline avait conclu un accord secret avec Kemal Ataturk; un
autre accord pourrait intervenir qui livrerait Trotsky à Staline,
l'expérience ayant clairement montré qu'aucun gouvernement,
quelle que fût sa couleur politique, n'était prêt à résister
à une pression des dirigeants soviétiques. Des amis, alertés,
se mirent en campagne pour arracher un visa permettant de s'éloigner
de cette zone désormais peu sûre. Leurs démarches aboutirent.
Au début de juillet 1933, le gouvernement français, Daladier étant
président du Conseil, accorda l'autorisation de séjour en
France, posant pourtant certaines conditions.
Voir le texte d'origine
sous : http://www.marxists.org
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