Patriarcat d'Antioche

Comme toute lEglise de la « terre
habitée » (oïkouménè) la juridiction ecclésiastique dAntioche connut
des péripéties multiples. Nous les résumons ici chronologiquement et de manière
sommaire :
1 / Des temps apostoliques
jusquau milieu du IVe siècle
La ville dAntioche était la capitale de lOrient Romain (diocèse civil
dOrient ou Anatolis c'est à dire Levant, gouverné par le Comte dOrient). Le
Diocèse dOrient faisait partie de la Préfecture dOrient ( pars orientalis
) avec à sa tête le préfet du Prétoire dOrient. Cette préfecture dOrient
comprenait :
- le diocèse I dEgypte
- le diocèse II dOrient
- le diocèse III du Pont
- le diocèse IV dAsie
- le diocèse V de Thrace
Antioche, en tant que métropole ecclésiastique finit par avoir préséance sur les
autres métropoles du diocèse dOrient (Isaurie, Cilicie, Euphratésie, Osrohène,
Mésopotamie, Syrie, Phénicie, Palestine et Arabie ) mais également sur celles du Pont
(Bithynie, Galatie, Honorias, Paphlagonie, Cappadoce anatolique, Arménie, Géorgie).
Au Concile de
Nicée de 325, fut conférée la juridiction patriarcale sur ces territoires
romains. Le siège dAntioche est proclamé « successeur de Pierre » et
sa juridiction reconnue sur
la ville dAntioche et Tout lOrient (Andiokias kai
passis Anatolis) ou toute lAnatolie (= tout le Levant).
Au Concile de Constantinople (fin IVe siècle), la juridiction de Constantinople est
élevée en tant que Patriarcat et des territoires lui sont affectées au détriment
dAntioche (Asie, Pont,
Paphlagonie etc), mais également au détriment du diocèse
de
Thrace (Mysie, Thrace, Rhodope, Hemimont, Scythie). Le même concile crée le
patriarcat de Jérusalem au détriment dAntioche en lui enlevant la juridiction sur
les trois Palestine et lArabie. Ainsi, à partir du Ve siècle, la juridiction
dAntioche recouvre les territoires actuels du Liban, de la Syrie, dIrak, de
lex-Sandjak dAlexandrette et lAntiochène (Hatay) mais aussi tout
lest de la Turquie actuelle jusquà la mer Noire et le Caucase (Arménie et
Géorgie).
Apparaît ainsi ce qui est connu sous le nom de la Pentarchie Romaine (les cinq
patriarcats historiques de Rome, Constantinople, Alexandrie, Antioche et Jérusalem). Ils
sont cités dans leur ordre de préséance et de primauté.
2/ Le conflit dEphèse
Au Concile dEphèse, au milieu du IVe siècle, le dogme de la Theotokos est rejeté
par Nestorius, patriarche de Constantinople. Il est déposé, mais une partie des
chrétiens de lOrient le suit dans sa protestation. Il sagit essentiellement
de chrétiens «syro-araméens » vivant le long de la frontière de lEuphrate
et au-delà dans lEmpire Parthe ou Sassanide. Ainsi se constitue une juridiction
« non-romaine » - hors de l'Empire romain -, dont le siège est à
Séleucie-Ctésiphon en territoire parthe (sassanide). Cest ce quon a appelé
lAncienne Eglise de lOrient ou
« Eglise nestorienne » par référence à sa théologie ou encore
« assyrienne » par référence à ses racines ethnico-linguistico-historiques.
Cette Eglise assyro-nestorienne (ou syro-orientale) se répandra sur lensemble du
continent asiatique, elle demeurera indépendante de toute juridiction romaine et
confessera toujours une théologie nestorienne.
3/ La querelle Monophysite
Au Concile de Chalcédoine, convoqué par lImpératrice sainte Pulchérie et son
époux Marcien en 451, est proclamée la définition du Christ en deux natures mais une
seule personne. Le « di-physisme » est rejeté (sous accusation de faux
nestorianisme) par les chrétiens dArménie, dEgypte et une partie des
chrétiens du diocèse civil romain dOrient, cest à dire vivant à
louest de la frontière de lEuphrate. Ainsi se constituent progressivement des
juridictions, indépendantes de léglise romaine, qui professent le
« mono-physisme » (Une Seule Nature Incarnée du Verbe, disait Cyrille). Ces
juridictions mono-physites donneront respectivement :
- La juridiction
monophysite dEgypte (= copte) avec à sa tête le pape copte (= égyptien)
dAlexandrie, rival du
pape romain dAlexandrie.
- La juridiction de lArménie ou
Eglise Arménienne
grégorienne par référence à Saint Grégoire lIlluminateur qui introduisit le
christianisme en Arménie.
- La juridiction
dOrient ou
Eglise syrienne (= syro-occidentale ou syriaque).
Petit à petit le grec perdra de son
hégémonie comme langue liturgique au profit des langues nationales
« syro-araméenne », « arménienne » et « égyptienne ou
copte ».
Léglise syro-araméenne occidentale (=
monophysite) connaîtra beaucoup de remous. Sous Justinien, elle bénéficiera de
lappui de lImpératrice Théodora alors que Justinien était
« chalcédonien ». Cest de cette époque que le qualificatif
« orthodoxe » est synonyme de « chalcédonien » bien que le sens
de ce terme ait évolué par la suite pour dire « non-papiste ». Dans le
diocèse dOrient, les « chalcédoniens » ou « orthodoxes »
ou « romains/roum » furent également appelés en syro-araméen, des
« melkites », cest à dire des adeptes de la religion du
« melk », du « roi », lempereur romain, le basileus, à
savoir Justinien en personne.
Cette Eglise monophysite syrienne ou syro-occidentale fut définitivement organisée par
Jacob Baradée doù son appellation de
« Jacobite ».
4/ Le boîteux compromis
monothélite
Au VIIe siècle, après les guerres contre les Perses Sassanides, Héraclius voulut calmer
les querelles entre « chalcédoniens » et « monophysites ». Il
inventa le « monothélisme » avec laide du patriarche Serge et du pape
Honorius. Tous les patriarcats romains de la pentarchie adoptèrent ce
« monothélisme » qui sera rejeté par le sixième Concile cuménique de
Constantinople (vers 680). Cependant, une fraction du patriarcat chalcédonien (= Melkite
= Orthodoxe) dAntioche continuera à demeurer monothélite. Cette fraction est
surtout formée de populations non hellénophones mais syro-araméennes. Ainsi se
constitue une troisième juridiction au sein du patriarcat romain dAntioche, la
« maronite » puisque ces « monothélites » sont justement les
ancêtres des maronites actuels.
Donc, vers la fin du VIIe siècle, nous nous trouvons, dans le diocèse civil
dOrient, face à :
- une église hors du territoire romain,
lAncienne Eglise de
lOrient, composée essentiellement dAssyriens, de théologie nestorienne,
utilisant le dialecte syro-oriental de laraméen. Cette église ne constitue pas un patriarcat
au sens romain du terme bien que sa juridiction soit beaucoup plus vaste que celle de la
pentarchie romaine. Ces « assyriens » seront plus tard qualifiés de « souryani qadim »
ou « ancien syriaque » (en turc Süryani kadim).
-
Le Patriarcat
dAntioche, faisant partie intégrante de la
Pentarchie romaine ou « orthodoxe » (comme ceux de Rome, Constantinople, Alexandrie et Jérusalem). Il
est « chalcédonien » ou « melkite » .
- Le Patriarcat autonome
dAntioche, monophysite et ne rentrant pas dans
le cadre de la pentarchie romaine. Culturellement, il abandonnera petit à petit le grec
au profit du syriaque occidental. Cest donc lEglise Jacobite.
- Une juridiction syro-araméenne, celle des fidèles de Beth-Maron (les Maronites)
chalcédoniens nayant rejeté le monothélisme dHéraclius. Ils se constituent
en Patriarcat dAntioche de manière autonome.
Les conquêtes arabes affaibliront toute la Préfecture dOrient. La question du
monothélisme demeurera dès lors sans objet. Lhistoire de ces juridictions entre
dans une immobilité relative jusquaux Croisades.
4/ La fracture de la Pentarchie
Romaine
En 1054, la Pentarchie Romaine, chalcédonienne/orthodoxe, voit son unité rompue par le
fameux Schisme. Lecclésiologie latine nouvelle, proclamée par le pape Grégoire
VII (Dictatus Papae) se voit rejetée par les autres juridictions et la rupture entre Rome
et Constantinople est consommée. Elle sera achevée en 1204 lors de la quatrième
croisade. Il est à noter, que le siège chalcédonien dAntioche (romain-orthodoxe)
aura toujours une position plus nuancée que celle de Constantinople. Petit à petit, et
pour des raisons complexes, le patriarcat chalcédonien de Rome sera connu sous le nom
dEglise Catholique Romaine alors que les autres patriarcats chalcédoniens seront
officiellement appelés Eglise Catholique Orthodoxe ou encore Eglise Orthodoxe,
Romaine-Orthodoxe etc
. Ainsi le terme « orthodoxe » sera plutôt
réservé à lOrient romain hellénophone et le terme « catholique » à
lOccident romain latin. Les érudits occidentaux refuseront au XVIIIe siècle de
reconnaître la qualité de « romain » à tout ce qui vient de lOrient
et lappelleront dans les langues occidentales soit « byzantin » soit
« grec ». En revanche, dans lOrient musulman, on continuera à qualifier
ces chrétiens de « Romains » ou « Roum ». Ainsi, le
Levant dAsie Mineure (ou Anatolie) est le « Bilad al Roum » ou
« Pays Romain » alors que la Thrace Orientale est la « Petite
Rome » ou « Roum-elli », la « Roumélie » ou encore
« Rumeli », en turc.
5/ LUniatisme de la
Contre-Réforme
Au XVIe s. après la Réforme, le patriarcat romain dOccident ou Eglise Catholique
organise la Contre-Réforme qui sera confiée aux jésuites. Ces derniers inventent la
formule dite « uniate » où des « non-catholiques » de différents
rites se soumettent à la juridiction de la Curie Romaine tout en gardant leurs usages et
leurs langues liturgiques. Ainsi, apparaît une idée nouvelle, à savoir: Communauté
= Rite ET Juridiction (romaine ou
non romaine).
Les « maronites » passèrent en bloc sous la juridiction romaine à partir des
Croisades, ce ne sont pas de « purs » uniates car il ny a pas deux
« juridictions » maronites rivales. Le Patriarcat Maronite est dit
dAntioche.
Le premier mouvement uniate fut initié en « Russie Sub-Carpathique » par
lUnion de Brest-Litovsk (1596) qui vit la création de communautés dites
« grecques-catholiques » en Ukraine, Biélorussie, Slovaquie, Transylvanie,
Galicie, Podolie etc. Ces « grecs-catholiques » slavophones sont distincts des
« gréco-catholiques » hellénophones dAlbanie, de Corfou, de Sicile, de
Calabre, dItalie du Sud (les italo-grecs).
Le deuxième mouvement uniate est né à partir dAlep en Syrie en 1724 par la
formation de patriarcats rivaux. Ainsi se constitueront progressivement au XVIIIe et au
XIXe siècles les juridictions suivantes :
- Patriarcat « Grec-Catholique » ou
« Melkite-Catholique » ou « Byzantin-Melkite » ou « Roum
Catholique » etc. dAntioche-Jérusalem-Alexandrie.
- Patriarcat Syriaque-Catholique ou Syrien-Catholique dAntioche
- Patriarcat Arménien Catholique
- Patriarcat Chaldéen (ex assyro-nestoriens passés à Rome)
- Patriarcat Copte-Catholique (des uniates coptes constitués en patriarcat à
la fin du XIXe s.)
Ainsi, de nos jours , il existe donc plusieurs prélats
portant le titre de patriarche dAntioche et de Tout lOrient. En fait ils sont
5 : les deux « byzantins » ou « melkites » ou
« grecs » ou « roum », les deux « syriaques » et le
maronite. Sans compté, bien entendu, le chef de lEglise nestorienne ou assyrienne
et le chef de lEglise chaldéenne, son équivalent uniate.
En termes linguistiques, il existe 5 juridictions « syriaques » ou
syro-araméennes : la Jacobite, la Maronite, la Syriaque-Catholique, formant la
famille « syro-occidentale ». La Nestorienne ou Assyrienne et la Chaldéenne
forment la famille « syro-orientale », elles sont dites « anciens
syriaques » ou « suryani kadim ».
Quant aux deux juridictions byzantines ou melkites, elles sont arabophones ayant conservé
un usage partiel de la langue grecque.
De même, au sein dune même « Eglise », comme lEglise Romaine
Catholique, lunité de juridiction na pas été réalisée. Ainsi il existe
plusieurs « archevêques » catholiques-romains de Beyrouth, dAlep, de
Damas, de Tripoli, d'Istamboul : grec-catholique, maronite, syriaque-catholique,
arménien-catholique, etc.
Aucun patriarche ou archevêque ne réside dans la bonne ville d'Antioche.
Texte
d'origine du Dr Antoine Courban
Yazı : Dr Antuan Kurban