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Istanbul - capitale culturelle de l'Europe - 2010
       

 

Les crypto-chrétiens et les crypto-juifs de Turquie

Au cours des siècles, de nombreux peuples ont du cacher leur religion dans leur propre pays et sous une autorité parfois peu encline à les tolérer, même dans l’ombre. Ainsi, petit à petit l’Espagne se débarrassa de ses juifs dissimulés (les marranes) et des ses musulmans (morisques), la France de ses protestants (Vaudois ou Huguenots), etc.
Pour une grande partie de ses peuples, leur salut se situait au sud de l’Europe, voire le nord de l’Afrique, dans l’immense Empire ottoman, où la liberté de religion fut de mise pendant des siècles.
Cette fameuse tolérance ottomane allait cesser au fil des indépendances nationales des région de l’Empire. Ainsi, au lendemain de l’indépendance de la Grèce, celle-ci allait encourager les communautés musulmanes et catholiques à quitter un pays devenu officiellement orthodoxe. Des milliers de personnes se replièrent donc sur l’Empire. Entre 1830 et 1924, des millions d’individus, essentiellement des musulmans, se réfugièrent dans l’Empire agonisant, dont les dimensions se réduiront considérablement avec la perte du Proche-Orient, d’une grande partie de Caucase, de la Crète, de Chypre, des Balkans et de la Roumélie. Si la population musulmane augmenta de façon spectaculaire en Thrace et en Anatolie, ce qui allait être les limites de la nouvelle république turque, la population non-musulmane restait néanmoins importante. Ainsi, Istanbul conservait de nombreux chrétiens (grégoriens, orthodoxes, catholiques, etc.), ainsi que plusieurs communautés juives, dont les séfarades formaient le principal élément. L’Anatolie conservait de grandes communautés grecques, surtout le long des cotes, mais aussi à l’intérieur, comme en Cappadoce par exemple. La région d’Antioche – Alexandrette et le long de l’actuelle frontière syrienne, un nombre important de chrétiens y demeuraient. Une grande partie était fidèle du patriarcat d’Antioche. Les Arméniens étaient partout dans l’Empire, même au temps sa splendeur, mais une forte concentration était implantée dans les 6 provinces de l’Est de la Turquie actuelle, formant l’Arménie turque. Une autre concentration demeurait en Cilicie où des Arméniens immigrés avaient fondé en son temps, la Petite Arménie.
Nous ne parlerons pas des alévis, toujours très nombreux dans les territoires de l’Empire, dont le devoir de dissimulation les a toujours intégré aux musulmans, alors que ces derniers, de même que l’Etat, les considéraient comme des musulmans hérétiques et non comme une identité à part, comme il le sont réellement (environ 25 à 30% de la population turque d’aujourd’hui, est alévie).
La fin de l’Empire fut sévère pour les populations chrétiennes qui s’étaient, la plupart du temps, alliées avec les ennemis des Ottomans. Ainsi, l’Empire en guerre, se débarrassait des Arméniens de l’Est en les déportant en Syrie. De grands massacres eurent lieu à cette occasion. L’Anatolie était vidée de ses Arméniens, mais il restait les Grecs. L’Empire s’étant complètement effondré, le nouvel homme fort du pays, Atatürk, allait trouver une solution à la reconstruction et à l’entente nationale. L’idée première d’Atatürk, était de créer une confédération entre la Grèce et la nouvelle Turquie. Cette confédération aurait permit de maintenir dans leur région d’origine, des populations orthodoxes et musulmanes, aussi bien en Grèce agrandie de la Macédoine et de Crète, qu’en Anatolie.
Le non catégorique de la Grèce était à prévoir. Comment imaginer une alliance entre un royaume officiellement orthodoxe et une république laïque ? Le projet d’Atatürk ne vit donc jamais le jour et le Traité de Lausanne de 1923, liquida le problème par un échange de population, pur et simple. Environ 500 000 musulmans durent quitter la Grèce et la Crète, parfois de force, tandis que 1 500 000 orthodoxes attachés au patriarcat de Constantinople, prirent le chemin de la Grèce.

C’est de cette période, que nous vient la plupart des crypto-chrétiens que l’on trouve aujourd’hui en Turquie et très certainement, les crypto-musulmans de Grèce.
La désislamisation de la République turque, entre les années 1925 et 1940, fut intense et toute influence de la religion dans l’Etat, fut vivement préservée dans ces années-là. Cette laïcité permit aux chrétiens d’Anatolie, de se fondèrent dans un milieu devenu presque entièrement musulman. Se faisant passer pour de musulmans non réellement pratiquants ou mieux, pour des alévis (ceux-ci ne fréquentent pas les mosquées et ne pratiquent pas de jeûne), ils purent dissimuler leurs convictions jusqu’à nos jours.

Aujourd’hui, on peut s’étonner que ces crypto-chrétiens, ou autres cryptos, se dissimulent encore, mais vivant la plupart du temps dans un milieu rural ou dans de petites villes, ou dans des régions où l’islam apparaît moins tolérant qu’ailleurs (Konya, Kayseri, Sivas, Erzurum), on peut comprendre leur discrétion. Il faut aussi ajouter que, les traditions se sont maintenues plus ou moins, mais qu’une grande partie des cryptos-chrétiens n’est pas baptisée. A la manière des alévis, les cryptos-chrétiens et les cryptos-juifs, ont généralement un «dédé», c’est-à-dire une personne d’un certain âge, qui transmet la tradition et le savoir de la communauté, lors de cérémonie plus ou moins secrètes.

Les cryptos-juifs sont beaucoup moins nombreux en Turquie. D’abord, parce que la communauté juive était beaucoup moins nombreuse en Anatolie que les communautés chrétiennes, et surtout, parce que les juifs n’ont pas subit de répressions dans l’Empire ottoman, même pas vers la fin de celui-ci. Les années 1923 / 24, furent quand même un temps d’émigration pour les juifs pour plusieurs raisons, mais avant tout, pour fuir l’instabilité du pays. Beaucoup s’exilèrent en France, d’autres en Amérique Centrale et du Sud. La Turquie fut l’un des seuls pays d’Europe qui se trouvait en 1945, avec une population juive plus importante qu’avant la guerre. Mais en 1948, une nouvelle vague de candidats au départ, prit le chemin du nouvel Etat d’Israël. Aujourd’hui, on estime à environ 16 % des Israéliens d’origine turque.

Malgré les bienveillances de l’Empire ottoman jusqu’à sa chute, et celles de la nouvelle république à l’égard des juifs, les cryptos-juifs existent bien pour autant en Turquie. Mais, à de très rares exceptions, il s’agit de populations rurales fondues dans un environnement alévi ou éventuellement musulman.


Les cryptos-juifs aujourd’hui / Les cryptos-chrétiens aujourd’hui
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