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Laissons Marc-Edouard Nabe, nous décrire le
fameux Café Pierre Loti,
quartier d'Eyüp,
sur la
Corne d’Or.
Attention, ce texte est vieux de 20 ans et ne
correspond plus du tout avec la réalité
d’aujourd’hui :
Ouf ! J’ai semé la plupart des colonnes dans la
montagnette. Le cagnard a dégringolé. J’arrive
seul, sans cortège de stèles, sur le promontoire
qui surplombe la
Corne
pitoyable. Un stade de foot miteux au fond du
vallon et des usines en fumée. L’eau du
Bosphore
n’est plus réduite qu’à quelques flaques
épongeant un vieux bout de gazon... C’est
beaucoup plus triste que la vallée de la Meuse,
vue de la Roche-à-sept-heures.
Où suis-je? D’où je vois ça? Ma douleur se le
donne en mille : du Café Pierre Loti! Le vrai,
le bon! Le havre de Viaud! Son coin peinard d’où
- flou et fou - il jouissait du panorama!
Zieutait les yoles zigzaguant sur les eaux si
douces... Il est normal que Loti ait passé la
majorité de son temps au sommet d’un cimetière,
se glissant sous les glycines de la terrasse
pour trier ses sinistres pensées... “Pierre
Tombale” eût été un plus juste pseudonyme pour
cet obsédé du Grand Voyage.
Un
teint de dalle, des moustaches noires comme la
nuit et une écriture toute faite en derniers
soupirs...
Ah, Loti! Je suis dans ton café dérisoire! Là ou
tu flirtas suavement avec ta Circassienne
(Aziyadé est un livre magnifique, mais mon
préféré c’est Suprêmes visions d’Orient : Odilon
Redon sur le Bosphore...), main dans la main,
yeux dans les yeux, cœur dans le cœur...
Quelques photos aux murs, un pelé étendu sur un
pouf se fait servir à boire par un petit garçon
déguisé en Turc du siècle dernier.
Piyerloti Kahvesi! L’endroit même! Je sais que
Loti à tout exagéré, que la Corne d’Or, même en
son temps, n’était pas le paradis qu’il clama,
qu’Aziyadé était peut-être une pétasse à peine
entrevue ou carrément un éphèbe bien monté...
Qu’importe! On sait que l’art copie la vie.
La Corne d’Or
de Loti est la Corne d’Or. Celle que je vois
aujourd’hui n’est qu’une mauvaise page de Loti,
un brouillon... Froissons-la...
Heureusement, il est mort avant de voir pareils
désastres! Loti est resté dans ses frissons
jusqu’au bout. Le nom d’Aziyadé tatoué sur sa
petite poitrine, il est allé prolonger son rêve
éveillé à Rochefort chez lui, dans son château
des Charentes, ramenant là son butin de bric et
de broc-à-brac... Il vivait dans le fourbi chic
: c’est un fou! On le voit sur certaines photos,
funèbre et délicate semi-tantouze, déguisé en
pacha, ruisselant de fard, l’air hibou sur son
pouf dans son patio en marbre, feuilletant des
tapis, tirant de vagues taffes à la pipe à eau.
J’allais oublier ses yeux magnifiques, des yeux
qui ont l’air de supplier la vie de ne pas
passer si vite.
Sacré Loti! C’était l’original du village! “Le
Turc pour rire” qu’on croisait en ville en
ricanant : il promenait à l’aise ses gros
turbans ; dans une gerbe d’amendes amères et de
galons, il déplaçait ses plumes de héron,
encombré dans des cafetans compliqués, une
poignée de yatagan au flanc. On aurait dit un
vieux sultan dans sa mosquée sous les voûtes,
parmi les catafalques, les cataplasmes. Il faut
toujours imaginer Loti ainsi, soutenu par deux
matelots dans sa vieille cathère de bois poli,
emmiaulé par ses “moumouttes” sous les palmes.
Blême ombre en slip japonais il luit là, avec
son beau visage opale de Bosphore ;
fabuleusement. A deux doigts de la mort,
exorbité, trempé, pré-momifié, il bande encore
pour Aziyadé, les tcharchafs, la Corne d’Or, les
cyprès, le
Vieux Sérail
et la Sublime Porte!...
Il
a poussé l’exotisme de pacotille jusqu’à
l’authenticité. Un des premiers, il a compris
que les pays, et même le voyage, n’existaient
pas. Loti revient toujours à Rochefort et
reconstitue là ses visions de voyages. Petites
variations capricorniennes!
Là-bas, nous sommes enfin en Turquie, et presque
en Turquerie. Alors, en songeant à tout cela, au
prix de cet effort de transposition, je me sens
pour la première fois à Istanbul. Oui! Au
Piyerloti Kahvesi, le plus affreux endroit de la
ville, le haut lieu artificiel bidon! En
sirotant mon thé sous la tonnelle, je suis enfin
dans la Constantinople de pacotille sublime de
Pierre Loti, parce que ça me pousse à m’imaginer
parfaitement à Rochefort, dans le salon turc
splendidement faux qui est, pour moi, la vraie
Turquie, la seule Turquie.
Gallimard, “Visage de Turc en pleurs”,
Marc-Edouard Nabe, 1992
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